« Un espèce de… »

 

Il ne vous aura pas échappé que cette horreur absolue est maintenant entrée dans le langage courant comme papa dans maman. Puisqu’elle donne son titre au présent blog, il était tout naturel qu’elle l’inaugurât.
Mais d’où vient-ce ?

Imaginez qu’on remette le grappin sur le premier à s’être rendu coupable de la formule ; il y aurait de la lapidation dans l’air. Et de la désespérée, avec tout ce qui tombe sous la main : gravillons, touffes d’herbe, papiers gras… Ça, ce serait dans le monde idéal. Faudrait en tout cas une machine à remonter le temps car d’après le Robert, la faute est attestée « dès 1705 ».

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Il ne viendrait à l’idée de personne de lâcher dans une conversation courante « un sorte de… », « un catégorie de ». Sorte, catégorie comme notre espèce sont féminins et gardent leur genre (tiens, et « une genre de… » tant qu’on y est), quoi qu’ils se trimballent.
Pourquoi la majorité del populo s’échine-t-elle à accorder espèce avec son complément du nom, provoquant d’invariables hémorragies d’oreilles chez les gens bien nés ?

En cherchant bien, l’explication pourrait venir du fait qu’on peut aussi dire « espèce de… » tout court. Contrairement à ses synonymes cités plus haut, seul espèce est dans ce cas (le fameux cas d’espèce, oui). Avec la disparition de l’article indéfini peut donc se faire jour la tentation de rapprocher espèce, désormais sans genre apparent, de son complément :

Espèce de gland ;
Espèce de grosse vache.

Avouez qu’on aurait presque envie d’englober espèce dans le même sac que le gland (masculin) ou la grosse vache (féminin) qui suit !
Pourquoi ne pas en faire de même quand l’article réapparaît ? La boucle est bouclée :

Une espèce de grosse vache

qui est correct mais :

Un espèce de gland.

Or, la locution n’a pas la même valeur que la tournure injurieuse. La présence de l’article permet de désigner absolument tout ce qui existe ici-bas (« une espèce de table ») quand « espèce de » s’adresse exclusivement à des êtres vivants. Et encore, peu recommandables, bien qu’on trouve de nombreux exemples de personnification :

Espèce de connasse, tu vas démarrer, oui ?

Désolé, chers contemporains, mais il n’y a aucune espèce de raison pour accorder « une espèce de » au masculin sous prétexte qu’elle est suivie du masculin. D’aucuns parmi vous commencent même à pousser le vice jusqu’à considérer la locution comme invariablement masculine, y compris avec un complément du nom féminin – sans doute selon le principe du masculin qui l’emporte vu que nous on a des biscottos et que c’est pas une gonzesse qui va faire la loi.
Ça peut donner à peu près ceci, j’ose à peine l’écrire :

Si tu veux, c’est un espèce de grande tige.

Autant dire qu’en l’espèce les bandages d’oreilles ont intérêt à être serrés sans quoi les plaies se rouvriront instantanément.

Merci de votre attention.

 

Publicités

Vous diriez même plus :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s