Marre

 

Etymo un jour, étymo toujours : les aminches, avec marre, je vous promets du fascinant.

Certains vocables comme papa, maman, nounours ou avis d’imposition nous environnent depuis le berceau. Marre est de ceux-là ; du plus loin qu’il nous en souvienne, tout gros caprice s’est toujours terminé, après le déclenchement lacrymal, par un « y’en ai MA-aaaaaarreuuuuuuuuh !!!… », un peton rageur accentuant la première syllabe, elle-même expédiée le plus haut possible dans les aigus afin de signifier sans équivoque aux auteurs de vos jours que allez quoi, ce ballon, vous ne le méritez pas moins qu’un autre.

Bien que nous l’ayons constamment à la bouche, marre n’est usité que dans deux locutions :

« en avoir marre » : être excédé, écœuré.

… et « c’est marre » : c’est tout, cela suffit.

A noter que le sens de l’adverbe ne varie pas de l’une à l’autre puisque c’est celui d’assez (« en avoir assez », « c’est assez »).

Mes colons, vous êtes loin d’imaginer par quels chemins de traverse cet étrange petit mot s’est insinué jusqu’à nous, d’autant que plusieurs hypothèses s’affrontent.

Accrochez-vous et jugez plutôt :

 

La piste agricole :

1265 : « marra », nom latin : sorte de houe ;

puis au XVIe siècle : « marre », nom féminin : pelle large et courbée.

Un peu tiré par les tifs à moins de considérer qu’on peut effectivement sous le cagnard en avoir marre des travaux des champs mais c’est un sillon à creuser…

 

La piste biliaire :

1200 : « marance », affliction, faute légère, toute sorte de faute, d’infraction aux règles ;

puis au XIIIe siècle : « marrement » ou « marrissement », chagrin, déplaisir (a donné l’adjectif marri). Probablement lié à l’espagnol « mareo » (XVIIIe, ennui), de « marearse » (XVIIe, avoir le mal de mer). Séduisant, ça, c’est vrai : quand vous vous retrouvez à dégobiller tout votre soûl à l’arrière d’un frêle esquif, force est de constater que le temps comme l’humeur ne sont pas au beau fixe.

1886 : argot, « se marrer », toujours issu de « se marer » ou « se marrir », « s’ennuyer » puis par antiphrase en 1920 « se tordre de rire ».

Hein ! Marre, marri, marrer ! On n’avance à rien dans ce canoë mais incroyable comme tout ça s’est ramifié, non ?

 

Vous vous étranglez déjà en « bon sang mais c’est bien sûr » mais vous n’avez pas encore tout vu. Car Alain Rey ne voit pas les choses du même œil…

 

La piste entre ciel et terre…

Du XIIIe au XVIIe siècle se succèdent plusieurs formes proches de notre marelle pour désigner des jetons de toutes sortes. « Merel » (palet, jeton, petit caillou), « meriau » (jeton servant de monnaie de convention), « méreau » (jeton de présence, jeton qui sert à compter), « merelle » (jeton, puis gage, gain, part due) et enfin « mare » (jeton attribuant la part qui vous est due dans une distribution), d’où « avoir son maré, son mar », avoir sa part.

En 1881, « maré » ou « mar » désigne par extension la part d’un butin réparti entre les voleurs. De « juste mesure », le sens de l’expression aurait ensuite glissé à celui de « saturation », que l’on retrouve…

en 1895 dans « j’en ai mar » : j’en ai assez, je suis excédé.

Et le tour est joué !

Avais-je pas dit que vous ne seriez point déçus ?

 

D’aucuns évoquent même l’arabe « andelk marra », « tu as eu une fois », sous-entendu « ça suffit » ; vu qu’on a déjà eu le mal de mer, on suivra la piste à dos de chameau une autre fois si ça vous fait rien, j’en ai un peu marre…

Merci de votre attention.

 

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