Etiquette

 

Elle se colle partout, se décolle une fois sur douze cette saloperie mais puisqu’il faut la respecter, paraît-il, révérence bien appuyée à l’étiquette. Avant toute chose, jurez-moi qu’il ne se trouve dans votre bibliothèque aucun livre encore étiqueté. Sans quoi c’est la nausée, l’assommoir, les châtiments.

Mais revenons à nos moutons et remontons, moutons, la grande horloge du temps.

A la cour du Roi-Soleil, les étiquettes constituaient un cérémonial (on dirait aujourd’hui moins cérémonieusement « protocole ») inscrit dans un formulaire du même nom. Ceci parce que vers 1435 le mot désignait un « petit écriteau », d’après l’estiquette de 1387 : « poteau servant de but dans certains jeux ». Les chevaliers en short ne se contentaient donc pas d’une paire de tricots au sol pour figurer la cage ; pas de tricheries à l’horizon.

Tiens et ce « poteau », vient-il pas de l’ancien verbe français « estechier, estichier, estequier », en picard « estiquier », « enfoncer, ficher, transpercer » ? C’est l’étymo la plus communément admise, qui passe par l’astic, cet os creux que les cordonniers emplissaient d’une graisse servant à astiquer la pointe d’une alène. Celle du mineur flamand ou artésien a fini par prendre le blase d’« astiquette ». D’où plus tard l’épée pointue baptisée astic par l’argot.

Remontons toujours : nous voilà maintenant face au francique stikkan, « piquer ». Et d’où croyez-vous que débaroule stigmatiser, qu’on entend répété à tort et à travers ? Du grec stigma, « piqûre », « tatouage » et du pluriel latin stigmata, « marque au fer rouge » (« porter les stigmates ») ! Ça « pique » ? C’est normal.
La faute à cette racine indo-européenne sti-, à laquelle on doit aussi – cramponnez-vous – tout à la fois instigation, instinct, stimuler, style (stilus, « poinçon »), éteindre (exstinguere, « émousser la pointe de la flamme », rââh que c’est beau !) et, côté anglais, stick (« bâton ») et sting (« dard »). Que de mots jetés à la mer !

Et ticket ? By Jove, on nous l’a piqué. C’est notre étiquette ! Nous-mêmes l’avions recyclée en « estiquet, etiquet » (« note contenant les noms de témoins pour une procédure »). Outre-Manche, le mot a pris le sens de « note, document affiché publiquement, billet » dès 1520 avant de regagner nos côtes.

 

Je trouve piquant qu’on prenne un ticket aux fromages pour ne pas se faire piquer sa place. Aux petites vieilles sans-gêne, lançons de véhéments « estechier », elles sont encore en âge de l’entendre.

Merci de votre attention.

 

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