Attentionné

 

Zieutons-le attentivement : attentionné ressemble à un néologisme comme deux gouttes d’eau des fleurs. On a beau ne plus y prêter attention depuis le temps, rien ne dit que le crime est prescriptionné.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

D’après une source proche de l’enquête, nous aurions forgé attentionné à partir d’attention un jour de 1823 où il ne faisait pas beau. Ainsi, être attentionné revient à couvrir d’attentions son (le plus souvent, sa) partenaire (tiens c’est vrai, et l’égalité alors, filles du sexe féminin ?). Ce qui est, avant tout, une marque d’attention. Laquelle donne attentif jusqu’à preuve du contraire.

Aussi prévenant soit-il, attentionné arrive donc après la bataille.

 

Notez que celui qui multiplie les attentions ne dit jamais de lui-même qu’il est attentionné, ce qui contreviendrait à sa délicatesse légendaire. Sauf sur un CV, pour une âme sœur de passage :

grand, sportif, attentionné (…)

A se taper les adducteurs ! Est-on attentionné par nature avec n’importe qui ? Encore faut-il que les sentiments soient là.

 

Mais on s’égare.

Ne ferait-on pas fausse route depuis le début, d’ailleurs ? Vu ses airs de participe passé adjectivé (le verbe attentionner a eu son heure de gloire, ‘tention), on devrait plutôt qualifier d’attentionné l’être cher à qui l’attention est destinée. Gentlemen, soyez attentifs.

 

Au fait, au moment de recevoir une attention, ne vous contentez pas de la réceptionner, au risque de déceptionner l’attentionné.

Merci de votre attention, fallait pas.

 

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Bravo

 

Tandis qu’on se confond en excuses, on ne peut en faire autant en bravos. Certainement pour éviter de confondre.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si applaudir en criant bravo confine au pléonasme, l’apogée est atteint avec bravissimo.

Aujourd’hui, l’interjection est invariable. Mais du temps où l’on avait des lettres, on disait brava (pour acclamer du féminin singulier), brave (féminin pluriel) et même bravi (masculin pluriel). La documentation ne dit rien quant à bravu et bravy. Et zapotovsk, parce qu’on ne parle plus tout à fait de la même chose.

Mais d’où bravo découle-t-il ?

 

Il a suffi de tendre l’oreille de l’autre côté des Alpes où les chanteurs d’opéra faisaient un malheur vers 1738. Un recyclage tardif de l’adjectif bravo, on vous le donne en mille : « brave », attesté là-bas depuis 1346.
Ici, il signifie dans le désordre « beau », « bon », « noble », « courageux », « fier » et « arrogant ». N’en jetez plus.

 

L’adjectif rital fait lui-même écho à l’hispano-portugais bravo et au provençal et catalan brau, contraction à la va-comme-je-te-pousse du latin barbarus, « barbare ». L’envahisseur, tout lâche qu’il est, ne manque pas de bravoure, allez comprendre.

Toujours est-il que ces borborygmes typiques de l’« étranger » (premier sens de barbare) façonnèrent l’onomatopée barbar- devenue, au fur qu’on parlait dans notre barbe, barbru, babru, puis brabu et enfin brau, « sauvage ». Ah bravo, belle mentalité.

 

Du reste, le verbe braver est assez unique en son genre. Imaginons les synonymes de brave à l’infinitif : « beller », « bonner », « nobler », « courager », « fiérer ». Et pourquoi pas « arroger », pendant qu’on y est ?

Merci de votre attention.

 

Comment faire une chouille à tout casser quand on est un radin fini ?

 

Anniversaire, événement marquant, climat barbecuesque, ce ne sont point les occases de festoyer qui manquent.
Seul hic : vous êtes un(e) rapia notoire.
Cela doit-il pour autant vous empêcher de mettre les petits plats dans les grands ?

 

S’il vous reste des amis (car l’amitié a parfois ses mystères), ne lésinez pas sur les moyens et, sans faillir à votre réputation, garantissez-leur une bamboula dont ils garderont un souvenir intact.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en pingre civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Ne prenez pas tout en charge. L’altruisme étant la plus noble des qualités, invitez vos hôtes à participer équitablement aux frais de la nouba. Attendez néanmoins la fin d’icelle pour leur envoyer la note.

 

♦  Un hérisson dans le porte-monnaie ? Sortez-le précautionneusement et installez-le au milieu de la rue. Rigolade assurée au moment où les pneus de vos convives tâcheront d’éviter l’animal.

 

♦  Prévoyez les festivités chez quelqu’un d’autre tout en passant officiellement pour l’organisateur. Vous aurez ainsi l’immense satisfaction de ne pas devoir passer l’aspirateur avant ni après.

♦  Plutôt que d’investir dans des lampions par trop rebattus, lancez-vous dans l’élevage de lucioles. Une fois la fiesta finie, offrez-les au hérisson, juste récompense pour avoir survécu.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Ça m’interroge

 

Tout doucettement, « ça me pose question » s’est mué en « ça m’interroge ». Sans doute sous l’influence de « ça m’interpelle », qui avait déjà repoussé les limites du grotesque.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Dans le registre de la question existentielle, « ça m’interroge » franchit un cap : c’est la vision même du monde qui est remise en cause. Enfin, s’il faut en croire le locuteur. Expression typique du pédant de service, « ça m’interroge » est prétexte à parler de soi plutôt que de la question du jour, y compris dans l’indépassable

j’ai une question qui m’interroge.

Tout ça pour éviter d’articuler :

ça me fait m’interroger,

plus lourdingue mais correct.

Titiller, travailler, turlupiner marchent avec ça, eux. Vous pouvez toujours essayer de turlupiner quelqu’un, si ça vous chante.

 

Mais l’absurdissime réside dans l’inversion du sujet : jusque-là, seule la maîcresse et une ou deux figures d’autorité pouvaient interroger quelqu’un. Lequel, dans un accès pronominal, finissait éventuellement par s’interroger dans son coin. Dorénavant, quelque chose nous interroge. On y consent d’autant plus que c’est nous qui choisissons quoi. Et, tout occupé à se laisser interroger, on en oublie de se creuser la soupière : l’essentiel est dans l’air qu’on se donne.

Phase dite du nez dans le caca (parce qu’on n’y coupera pas) :

Interroger : questionner (qqn) avec l’idée qu’il doit une réponse :
la police interroge les témoins.

Ou, à la rigueur,

examiner avec attention (qqch) pour trouver une réponse à des questions :
interroger le passé.

Dans « ça m’interroge », ça est donc censé trouver une réponse en moi. Pratique ! Sauf qu’on ne la voit jamais, et pour cause.

Notez que

la police interpelle les suspects

également, ce qui donne du grain à moudre au soi-disant interpellé de tout à l’heure.

La police n’est pas censée interroger à coups de bottin dans la gueule, pourtant c’est ce que mériteraient ceux que le procédé interroge.

Merci de votre attention.

 

Svelte

 

En voilà un qui n’a pas les honneurs qu’il mérite. Doit-on rappeler que svelte est le seul cas de –sv– connu ? Hormis svastika et barmitsva, qui ne se supportent guère, et svklmprh%b, quand minou joue trop près du clavier.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Svelte est si peu banal qu’on ne saurait dire d’où il vient. L’épithète fait d’ailleurs feu de tout bois. De l’édifice « élancé » (sens premier), on est passé à une personne de silhouette comparable :

svelte amazone

et même aux animaux :

sveltes lévriers,

végétaux :

svelte lys,

quand ce ne sont pas des objets :

lampe svelte,

voire une œuvre d’art :

svelte trille.

Quant à sveltesse, on l’associe à ce point à « minceur » qu’un yaourt éponyme clame à qui veut l’entendre 0% de matière grasse.

 

Tardif (1642), svelte doit son existence au rital svelto, formé sur le participe de svellere, du latin evellere, « arracher ». Côté violent qu’on avait perdu à force de minauder.

Ceusses qui ont des lettres supputent déjà qu’une partie du préfixe ex- s’est érodée au contact du v. Reste alors vellere, « tirer », dont le participe fait vulsi, souchon de la convulsion qui résulte de convellere (« arracher le plumage » ou « déboiter un membre » selon le degré de cruauté). Idem pour revellere (« enlever de force »), qui s’est révélé révulser. Sans oublier vulnus (« blessure » → vulnérable) ni vultur (vautour en VO), bien connu pour dépouiller les carcasses.

D’aucuns font descendre le verbe vellere du nom vellus, « toison », venu de l’indo-européen vel-, « poil, herbe, toison », qu’on retrouve aussi bien dans velu que dans la « laine » british wool.

 

Si le chat recommence, arrachez-lui les poils, ça le rendra plus svelte.

Merci de votre attention.

 

« La question noire »

 

Pour commémorer la mort de Martin Luther King, rien de tel qu’un « spécialiste de la question noire ». Il y a de quoi se poser des questions, et des regards noirs qui se perdent. Faisons un rêve : et si on avait mal entendu ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Un gonze interrogé à cette occase jugeait l’expression « le problème noir » trop fétide pour être honnête. Et d’enquiller allègrement sur « la question noire ». Moins problématique, assurément.

 

Sauf que si « question noire » il y a, il faut la régler. Et même lui trouver une « solution » rapidos. Toute ressemblance avec une « question juive » de sinistre mémoire ne serait que pure coïncidence.

En sus, parler de « question noire » suppose une « question blanche », dont on se demande dans quel esprit suprématiste elle pourrait germer.

 

‘Tention, s’agit pas de nier que tout n’est pas rose. Mais en faire une « question » revenant sur le tapis, c’est ramener les Noirs – sous couvert de « neutralité » du vocabulaire – à leur condition de caillou dans la chaussure.

Prenons de la hauteur. « La question raciale » alors ? Etant donné qu’il ne saurait être question de « races », là encore, on s’écharpe pour rien. Le seul vrai ennemi de l’Homme, c’est la khônnerie, qui ne connaît ni couleurs ni frontières. Mais on ne peut quand même pas s’entretuer jusqu’au dernier, ce serait trop khôn.

 

Une fois n’est pas coutume, laissons-nous séduire par un faux-ami : en anglais, question au sens de problème se dit issue. Et si la réponse était dans la « réponse noire » ?

A force d’envisager, même sociologiquement, la coexistence des Noirs, Jaunes, Rouges, Mauves tirant sur le Bleu et Blancs crème comme une « question » à résoudre, point ne faudra-t-il chouiner si les communautés en question se sentent visées.
Alors que les individus qui en font partie, eux, ne demandaient qu’à rester peinards.

Merci de votre attention.