Fulgurance #169

On ne connaît les gens que quand ils commencent à vous décevoir.

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Comment faire les poches quand ce n’est pas la discrétion qui vous étouffe ?

 

Etre pickpocket ne s’improvise pas. Sang-froid, ruse, sens du timing… Le plus important étant de ne pas se faire remarquer.

Autant vous dire qu’avec vos gros sabots, vous n’êtes pas taillé(e) pour le rôle. On vous repère à cent mètres. Sur votre passage, tous les chiens méchants du quartier se mettent à aboyer. Vous feriez fuir un courant d’air.

 

Pour passer inaperçu, le mieux est encore de vous terrer chez vous. Mais c’est dans la rue que tout se joue ; jamais vos proies n’accepteraient de se déplacer à domicile, seul endroit où vous soyez capable de faire diversion. Et quand bien même, en réalisant sur le pas de la porte qu’on viendrait de les dépouiller, elles feraient vite le rapprochement avec l’occupant des lieux.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en chapardeur civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Foutu pour foutu, autant opérer de front en annonçant clairement la couleur, façon bourse ou la vie. Comme vous ne supportez rien tant que l’injustice, laissez votre carte de visite, comme le plus vulgaire terroriste.

 

♦  Stratagème éculé mais qui a fait ses preuves : désignez quelque chose du doigt en faisant « oh ! » et profitez de ce que votre cible détourne le regard pour lui retourner le veston de fond en comble. Comme vous avez aussi deux mains gauches, veillez à ne pas laisser votre bras coincé dans sa manche.

 

♦  Marche aussi avec la variante : « t’as ton lacet défait ». En s’agenouillant, la cible vous offrira quasiment le contenu de ses poches. Comme en plus vous n’avez jamais de bol, il se sera éparpillé aux quatre vents par ce qui reste de couture.

♦  Baguenaudez en tutu ; on ne s’étonnera pas de vous voir arriver sur la pointe des pieds.

 

♦  Tout l’intérêt réside dans l’adrénaline que procure le danger. Si l’effet de surprise de votre venue est gâché, le danger, lui, est toujours présent. Augmentez vos chances de frissons en jetant votre dévolu non pas sur une dame âgée ou un touriste distrait mais sur de gros malabars à l’œil torve et aux biscottos bien saillants. Vous ne le regretterez pas.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Chaud patate

 

A mesure que l’ambiance monte, il se trouve toujours un excité de service pour déclarer qu’il est « chaud patate ». Expression entrée dans les mœurs au point de laisser tout le monde froid glace.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Mine de rien, « chaud patate » cumule les tares.

•  « Etre chaud », déjà. Naguère encore, ce duo infernal ne s’appliquait qu’aux objets ou aux êtres inanimés, dont les patates susdites. Celles en robe des champs notamment, pelées en endurant mille martyrs. Désormais, frustrés du fait d’avoir chaud (ce qui n’intéresse que nous), c’est tout notre être qui s’enflamme (au vu et au su de tous).
« C’est chaud » s’est dit ensuite d’une difficulté à surmonter, d’où sueur potentielle.
Il ne restait plus, pour couronner le tout, qu’à employer chaud comme attribut du sujet. Le mariole « est chaud » comme il « est pompette » (l’un excusant l’autre).

 

•  Puis, la mode consista à donner du superlatif à chaud :

être chaud bouillant.

A ce compte-là, que n’est-on

froid gelé ?

Au lieu de nicasser, trouvez plutôt l’équivalent pour tiède.

 

•  Pour aller plus vite (tu parles), nous vint ensuite l’idée d’accoler le nom directement à l’adjectif. C’est alors que « chaud patate » frappa de ringardise « chaud comme la braise » et autres locutions trop longues.

Au passage, inutile de blâmer Annie Cordy, dont le fameux

chauuuuuud cacao, chaud, chaud, chaud, chocolat

n’a d’autre but que de jouer sur l’allitération.

 

•  Last but not least, pourquoi spécialement la patate, a fortiori non cuite ? Pourquoi pas ?, s’époumoneront les plus « chauds patate ». Parce qu’être « chaud patate » est fort proche d’« avoir la patate », complèteront les bonnes âmes. Il est vrai que la donzelle s’utilise à toutes les sauces. Y compris, et toc, lorsqu’on n’a plus « la frite » et qu’on en a « gros sur la patate ».

Mais restons dans l’euphorie. Malgré l’étroit cousinage entre « avoir la patate » et « avoir la banane », on ne s’aventure jamais à être « chaud banane » – quand bien même la température des bananes flambées surpasse, et de loin, celle des pommes de terre vapeur.
S’il s’agissait vraiment d’une question de chaleur, nous serions tous « chauds soleil » et la messe serait dite.

 

Où l’on voit que « chaud patate » est en slip, comme son locuteur en fin de soirée.

Merci de votre attention.

 

Anthologie

 

Footballeur argentin né au Venezuela en 1919, mort 57 ans plus tard en 1982 à New Jersey, Alabama, auteur pour l’équipe du Mexique de nombreux buts entrés dans la légende :

un but d’Anthologie.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Tout ce qui précède n’est bien sûr que pur pudding. Sauf pour ce qui est du lien entre anthologie (« recueil de textes choisis ») et légende (« ce qui mérite d’être lu »).
Car d’un point de vue littéraire, l’anthologie est bien un best of avant la lettre.

Et d’un point de vue étymo ? Anthologie vaut là aussi son pesant d’allitérations.

 

On emprunte la belle en 1574 au grec anthologia, « action de cueillir des fleurs ». D’où la fine fleur de la poésie compilée en livre de chevet. Anthos, « fleur », logia, « collection ».

Ni l’un ni l’autre ne vous reviennent ? Teu-teu-teu. Et les chrysanthèmes ? Ne sont-ce pas des « fleurs d’or », peut-être ? Et que dire du tournesol, famille des hélianthes ?

 

Quant à legein, « rassembler », on le doit à l’indo-européen leg- de même sens, dont la branche la plus solide a donné, fort logiquement, logique. Et dialogue, entre autres logorrhées. Qu’est-ce que « parler » sinon « choisir » ses mots, hein, on ne vous le fait pas dire.

Sans oublier collège, lieu de chahut d’enseignement mais surtout groupe d’individus triés sur le volet travaillant dans la collégialité. Ou les Lego, à assembler comme bon vous semble (le but étant quand même que ça ressemble à quelque chose).

 

Cette histoire de fleurs coupées vous la cueille (ou l’inverse) ? C’est le bouquet. Vous oubliez le frère latin d’anthologie qui est florilège, comme son nom l’indique.

Petite sélection d’équivalents de par le monde :

Potpourri (allemand), potpourri (anglais), popuri (coréen), popurrí (espagnol), popourri (portugais).

Et ce n’est qu’un pot-pourri.

Merci de votre attention.

 

Coffrer

 

Le menotté qu’on emmène à la cour (de justice ou de zonzon) ne suscite aucune espèce de commisération, monsieur l’commissaire. Toutefois, le fait de lui appuyer sur la tête pour le faire entrer dans la voiture relève de la double peine.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

La scène est si classique qu’elle paraît naturelle : on pousse le suspect appréhendé de frais dans un véhicule prêt à vrombir tous gyrophares zhurlants. Et, comme pour mieux montrer que force reste à la loi, cette dernière oblige physiquement l’affreux à baisser la tête.

Il faudrait expliquer aux poulagas que, cerné et entravé comme il l’est, au surplus habitué à grimper dans une titine dont la portière lui est ouverte, il y a peu de chances que l’homme ne trouve pas le chemin de la banquette arrière – sans parler de se faire la malle dans la direction opposée.

 

En sus, vu les normes en vigueur chez les concepteurs d’habitacles, un passager qui n’aurait pas le réflexe de fléchir le buste et les genoux buterait invariablement dans le caoutchouc. Et ne parviendrait à prendre place à l’intérieur qu’au prix d’atroces souffrances.

 

Pourquoi donc cette précaution, qui n’est du reste enseignée dans aucune école de police ou alors c’est pire que ce qu’on pensait ?

Veut-on soustraire l’individu à la vindicte populaire ? Possible : escorte et prévenu s’engouffrent toujours dans la bagnole au pas de charge.

Eviter une ultime bravade devant les caméras ? Du chatterton ferait l’affaire.

Ou bien faut-il voir dans ce contact viril un signe de la fascination des flics pour les truands ? A moins qu’il ne s’agisse d’une réminiscence du temps où cette tête était entre les mains du bourreau ?

 

Flicaillons, appuyer sur le crâne, c’est déjà faire pression sur le suspect, littéralement. Pas comme ça qu’il filera droit ensuite.
En plus, ça le décoiffe.

Merci de votre attention.

 

Scénario

 

Avec masseur, scénariste est sans doute la profession où l’on triture le mieux la pâte humaine.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Même des personnages réussis peinent à pallier l’absence de scénario. Pas étonnant puisque

canevas d’un ouvrage dramatique, lyrique, d’un roman

ou

trame écrite et détaillée des différentes scènes d’un film, comprenant généralement le découpage et les dialogues,

le scénario est l’essence qui les fait avancer. Si les protagonistes se contentent de gesticuler, on bâille. Scribouillards de comédies, mémorisez bien ce passage.

En 1935, l’Académie dans sa grande bonté préconise le pluriel scénarios. Mais le mot « s’est écrit à l’italienne : des scenarii ». A cheval sur les Alpes, d’aucuns coupent la poire en deux : des scénarii. Cette vaine controverse masque une vérité première : le scénario n’est qu’un enchaînement de scènes.

 

Et hop ! Scena ou scaena (latin) vient du théâtre (grec) skènè, « construction en bois, couverte », descendant de skia, « ombre », d’où shadow et shade (anglais). Tronc commun (indo-européen) : skeu-, « couvrir », dont la découverte remonte à loin.
Selon certains braves qui s’y sont collés, en réalité, skènè doit tout à sakan, l’« habitat » (arabe).

 

Quoi qu’il en soit, métonymie aidant, scène devient la partie d’un acte ou la séquence d’un film.
A ne pas confondre avec saynète, récompense d’un faucon de chasse sous forme de saindoux (si si), ni avec le pionnier du slapstick Mack Sennett, qui n’est qu’un nom de scène et dont les scénarios tenaient dans un dé à coudre.

 

Pour passer de scène à scénario, il a suffi d’un suffixe (contrario → contraire). Le franciser jusqu’au bout aurait donné « scénaire ». Avouez que le scénario y aurait beaucoup perdu.

 

Littéralement, les scénaristes travaillent donc dans l’ombre. Ils méritaient bien un coup de projecteur.

Merci de votre attention.