Fréquent

 

Attardons-nous zaujourd’hui sur un adjectif qui se change en verbe d’un simple infinitif, ce qui n’est pas si fréquent.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Sauf pour les couleurs (rouge → rougir), on est toujours obligé de jouer du préfixe ou du bistouri (beau → embellir, meilleur → améliorer). Pire, de nombreux adjectifs sont livrés à eux-mêmes : allez fabriquer un verbe sur terrible ou équilatéral. On ne donne pas cher du résultat.

Raison de plus pour souligner le point commun entre fréquent et fréquenter – au cas où il vous aurait échappé jusque-là : la fréquence. Une chose fréquente se reproduit fréquemment tandis qu’on fréquente les gens ou lieux qu’on désire voir souvent. Y compris ceux réputés infréquentables, comme un fréquentier ou fréquenteur pouvait fréquenter les débits de boissons au XIXe siècle.

Quant aux fréquences de la bande FM (pour Frequency modulation), citons pour mémoire 87.5, 92.2, 94.6, 99.8, 100.4 et bien sûr 103.7.

 

Ce n’est pas le verbe latin frequentare, « être assidu quelque part », ni l’épithète frequens, « bien garni, abondant » en parlant d’un champ, qui nous éclaireront sur leur relation.

Car, contrairement aux éloquents éloquence ou séquence, on a du mal à séquencer l’ADN de fréquent. La piste la plus convaincante mène à l’indo-européen bherek-, « bourrer, bonder ». Pour s’en convaincre, il suffit d’emprunter une artère fréquentée. Pour, pas fou, la rendre aussitôt : elle est « bourrée » de monde.

De loin, ce bherek- peut rappeler le grec phrassein, « enfermer, clôturer », qu’on retrouve à la fin de diaphragme, cette « barrière qui se divise ». Encore plus net, le latin farcire, qu’on ne présente plus. Encore encore plus net, les böreks ou beureks fourrés selon l’humeur.

 

Conclusion : böreks ou tomates farcies, OK mais pas trop souvent, à cause du pléonasme.

Merci de votre attention.

 

Gratuit

 

Voyons les choses en face : rien n’est jamais gratuit. Ni cette troisième merdouille offerte pour deux achetées, ni la folie aveugle de l’assassin, ni même vos gros poutous en apparence désintéressés. Le marchand écoule son stock, le déséquilibré agit pour le plaisir de tuer. Et la preuve d’amour alors ?

Quand on donne un baiser à quelqu’un, c’est qu’on avait envie d’être embrassé soi-même.

Et toc, Sacha Guitry.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Reluquons bien la silhouette de gratuit. Tout juste parvient-elle à évoquer celle de fortuit. Gratuit/fortuit, gratuitement/fortuitement, jusqu’ici c’est bonnard. Mais si dans le premier cas le substantif fait gratuité, que donné-ce dans le second ? Fortune. Gratuité/fortune, la langue est coquinou ces temps-ci. Laissons l’inusité fortuité aller se frotter au monstre gratune tiens.

 

L’adjectif fortuitus naît donc de fors (« hasard »). Mais d’où provient gratuitus ? De gratia, la « grâce », mes petits choux. Au sens de « charme » mais aussi de « faveur » ; sachons-lui gré au passage de nous avoir donné gratitude.

La belle a poussé sur l’épithète gratus (« aimable, agréable »). En grattant bien, on finit par tomber sur le radical indo-européen gwere-, « préférer ».

Si donc on vous juge « persona non grata », dites-vous que votre présence est littéralement désagréable et qu’il serait préférable d’aller scier les khôuilles d’autres convives.

 

Au fait, gratis n’est point du tout la variante populaire de gratuitement (contrairement à gratos) mais bien le décalque de l’adverbe latin de même sens (anciennement gratiis).

 

Quant à gratin, évitez de gloser sur le caractère « aimable » du beaufort fondu. Voire sur le sens figuré d’« élite », cette étymo est déjà suffisamment gratinée comme ça.

Merci de votre attention.