Précipice

 

Alors que nous nous précipitons dans le précipice, que nous nous engouffrons dans le gouffre et que nous nous abîmons comme un seul homme dans l’abîme, il n’est jamais question de se « raviner » dans un ravin ou de se « canyonner » dans un canyon. Les gros viandages s’arrêtent donc – et c’est tant mieux – au bord du précipice.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Ceux qui ne sont pas sujets au vertige auront tout loisir de contempler à leur pied cette

anfractuosité du sol très profonde, aux flancs abrupts et escarpés.

A condition d’être né après 1520. Auparavant, precipice ou principice ne se disaient que d’un « lieu profond et escarpé », endossant éventuellement le sens figuré de « danger, désastre ».

 

Et pourquoi ? A cause du latin praecipitium, « chute d’un lieu élevé », d’après praecipitia, pluriel de praeceps. En dépiautant icelui, on constate que la « tête » caput se détache toute seule du préfixe. Point n’en sera-ce kaputt pour autant car il suffit de recoller les morceaux pour s’apercevoir que les concepts de praeceps et de « tête la première » ne font qu’un.

(Epargnons-nous ici la liste de tout ce que nous a transmis caput par capillarité, ça n’est pas capital pour la démonstration).

 

D’où, en effet, vous aviez raison, jetez-vous des fleurs, quelle clairvoyance, la gémellité certaine entre précipice et « se précipiter », alias foncer sans réfléchir.

A ne surtout pas faire avec précipiteux, ce vieil adjectif du temps de George Sand qui signifie selon le contexte « agissant avec précipitation » :

peut-être que j’ai été un peu trop précipiteux dans mes paroles

ou (c’était un piège) « en forme de précipice » :

une quantité d’arbres ornent ces bords précipiteux.

 

Notons enfin que précipice frôle le palindrome de deux lettres. Imaginez le gag si palindrome frôlait le précipice.

Merci de votre attention.

 

Galvaudé

 

Si « le mot n’est pas galvaudé », l’épithète non plus, qui ne retentit guère que dans les grandes occases.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Sauf exception notable, galvaudé ne fait pas partie du vocabulaire d’un enfant de trois ans. Mais avec ces quelques exemples :

Mm, les bons légumes !
Oh qu’il est joli, ce dessin ! C’est quoi ?
Je compte jusqu’à trois…

nul doute qu’il en comprendra parfaitement la valeur (ou l’absence de valeur).

 

Galvaudé – même le chiard ne sera pas surpris – est bien sûr le participe de galvauder :

mal employer, gaspiller,

en particulier un mot, jusqu’à le

déprécier.

 

Le sens du verbe à travers les âges reste allègrement négatif. 1690 : « humilier par des reproches » ; 1770 : « avilir, compromettre » ; 1810 : « mettre en désordre, faire mauvais emploi de » ; 1887, apothéose intransitive : « ne rien faire qui vaille, traîner ». Ne manquent à l’appel que « fréquenter les rézosocios » et « sodomiser les mouches » (pour 2017).

 

Vous le humiez à raison : galvauder a le même radical que ravauder, qu’on n’entend plus beaucoup dans les chaumières bien qu’il épouse itou l’idée d’un usage répété. Ce « raccommoder » de la vieille école a cousu ravaut, « sottise, bourde » mi-XIVe, à ravaler, au XVIe « dépréciation du prix d’une marchandise » toujours dure à avaler, soit « aller dans le sens de l’aval » et conséquemment « descendre ».

Quant au préfixe gal-, on l’a déjà évoqué bien en amont. Aussi, pas la peine de se répéter.

Merci de votre attention.

 

Fulgurance #24

D’accord, ça s’apprend, mais dans aucune méthode, grâce à aucune recette, et aucun précepteur ne peut en faire le tour.
C’est subtil, la subtilité.