« Regarder dans le rétroviseur »

 

Alors comme ça, le rétroviseur serait au nostalgique ce que la boussole est à l’explorateur ? C’est oublier qu’il sert avant tout à prévenir du danger : on n’y voit que ce qui va se produire.

Mais revenons à la route, moutons.

Inutile de nier (y compris vous, filles du sexe féminin), hors cul venant de passer ou autre événement capital, on ne s’appesantit sur l’arrière que pour anticiper. Coup d’œil intérieur, extérieur, hop ! je double. Notez, khônnards du sexe masculin, que l’envie – légitime – de laisser papy dans le vent ne vous dispense pas de cette précaution, doublée d’un accès dégagé en face. Si l’une de ces conditions n’est pas remplie, vous finirez en carpaccio de khônnard en croûte d’épave.
Y’en a qui aiment.

 

Rien de tout cela dans « regarder dans le rétroviseur », équivalent de « faire le bilan », voire de radoter pour soi. Exercice menant invariablement à l’apitoiement ou à l’auto-indulgence amusée – stérile dans tous les cas. Et surtout, aucune projection vers l’avant.

D’ailleurs, faites l’expérience : en marche arrière, plus de rétro qui tienne, on se retourne franco pour orienter la manœuvre. Certains en profitent même pour enlacer le siège passager, qui est une technique comme une autre.

 

Ce qui nous conduit à ce paradoxe : le khônnard ayant échappé de justesse à l’accident, s’il « regarde dans le rétroviseur », nourrit-il des regrets ? Ou a-t-il enfin intégré que la vie ne tient qu’à un fil ?

 

Le problème avec les expressions consacrées, c’est qu’elles sont plus khôns que sacrées. Et qu’elles ont la peau dure (la preuve).

Quitte à choisir une image, pourquoi pas « regarder par la lunette arrière » ou « dans l’arrière-cour » ? Parce que seul le rétroviseur permet la superposition des plans. On s’y mire à une époque révolue en même temps qu’au présent.
Et comme l’avenir ne se reflète nulle part, niveau visibilité, on n’aura jamais mieux.

Merci de votre attention.

 

Remorque

 

Une remorque, c’est ce qui sert à remorquer, remarqueront les uns. Les autres au contraire soutiendront mordicus que c’est la remorque qui se fait remorquer. C’est épuisant, les malentendus. Heureusement que l’étymo est là.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

D’autant que tout le monde semble d’accord sur le sens du mot remorque :

bateau ou véhicule à roues dépourvu d’un moyen de propulsion propre et employé pour le transport des marchandises et/ou des voyageurs.

Même si de nos jours le voyage en remorque se perd, il suffit de tracter n’importe quel contenant pour le remorquer ipso facto. Sur mer (remorqueur) comme sur autoroute (Hollandais, à l’aide d’une balle de tennis qui remorque aussi les caravanes, comme quoi).

Tirons enfin d’une ingrate désuétude le fameux « être à la remorque », savant mélange d’« être à la traîne » et d’« être à la ramasse ».

 

Au risque d’en décevoir certains, remorque n’existe que par la grâce de remorquer, qui a connu quelques variantes régionales : remocquer, remolquer ou remocar (en provençal). Le cousinage de l’anglais remote car (« voiture éloignée ») et de roule tocard (« voiture dépourvue d’un moyen de propulsion propre »), quoique séduisant du point de vue sémantique, reste sujet à caution.
Tel n’est pas le cas de l’italien rimorchiare, lui-même issu du latin remulcare, dérivé de remulcum, « câble de remorquage ».

La remorque qui se mord la queue ?

Pas si on pense au latin remora, « retard ». Les amis des poissons songent instantanément à la rémora, réputée foutre en retard toutes les coquilles de noix sur son passage.
Mais aussi le moratoire imposant un « délai » nécessaire. Sans oublier demeurer, anciennement demorer, « tarder ».

Les latins allaient même jusqu’à qualifier de remeligo une « femme qui marche trop lentement ». Comme les temps ont changé ! Maintenant, on dirait plutôt pléonasme.

 

On peut aussi voir en remulcare un proche parent de promulguer, construit sur le latin mulgere, « traire, presser » (ce qui nous vaut émulsion et milk-shake, by the way). Hypothèse peut-être un peu remorquée par les cheveux.

Merci de votre attention.