Fulgurance #157

« Petit ami », par opposition à « grand ami » ?

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Envoyé de

 

Si au bas d’un courriel figure la mention : « envoyé de mon [bidule] », pas besoin d’aller le crier sur les toits, le bidule s’en charge tout seul.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Que vous le vouliez ou non, un bidule aura toujours le dernier mot sur vous. On n’arrête pas l’autosatisfaction le progrès.

Pour quelle valeur ajoutée ? Aucune. Le courriel aurait été strictement identique « envoyé de » n’importe quel autre bidule.

L’info doit pourtant revêtir une importance quelconque. Mais pour qui ? Pas pour l’expéditeur, forcément au courant. Le destinataire alors ? Et que peut bien lui chaloir de connaître le modèle du joujou à l’autre bout ?

En d’autres temps, quand votre correspondant appelait d’une cabine, lui serait-il venu à l’idée de préciser laquelle ? La référence du stylo, le nom du pigeon voyageur, lorsqu’il vous écrivait ?

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Gluante comme le plus gluant des mopsrolls*, la pub s’insinue décidément partout : au dos des tickets de caisse, de ciné, en surimpression sur la pelouse des stades, avant et après un programme télé, y compris à l’heure où elle est censée faire dodo… Guettez guettez : un, deux voire trois sponsors violent systématiquement le couvre-feu. Souvent sans rapport aucun avec la choucroute ni même avec une marque :

avec le film [Truc-muche].

Sans doute parce que le chef-d’œuvre en question comporte du placement de produit et renvoie l’ascenseur bien gentiment au susnommé. Dans le genre mopsroll qui se mord la queue, hein.

 

« Envoyé de » est aussi là pour faire croire que le message importe moins que son point de départ. Numérique, s’entend. Parce que géographiquement, les bidules nous suivent partout.
Jusque dans notre signature.

Merci de votre attention.

 

* c’est comme une pub, en moins visqueux.

Sponsor

 

Quoi que vous entrepreniez dans la vie, n’oubliez surtout pas de remercier votre sponsor. Ça lui fera plaisir car on ne le voit pas bien, noyé qu’il est parmi les autres sponsors derrière le sponsorisé qu’on interviewe.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

D’où nous vient sponsor, ce monstre n’évoquant rien de connu si ce n’est le son du tiroir-caisse ?

Des Stazunis, où il n’a cours qu’en 1931 ?
C’est oublier que sponsor attend son heure depuis le XVIIe siècle en tant que « parrain/marraine » lors des baptêmes grands-bretons. Notion de « garant » qui s’étend quickly au-delà du bénitier. Jusqu’aux arrêtés du 17 mars 1982 et du 24 janvier 1983, qui recommandent l’usage de commanditaire pour éviter l’anglicisme. Comme quoi hein, arrêtons de chier sur les anglicismes.

 

D’autant plus que sponsor attend son heure depuis le début de la chrétienté en tant que « parrain/marraine » lors des baptêmes latins. Sa terminaison est si typique qu’on aurait dû faire le rapprochement alors quoi ? A notre décharge, il est vrai que le français change systématiquement les -or en -eur : tutor → tuteur, imperator → empereur, etc. On a par conséquent évité « sponseur » de peu. Comme quoi hein, arrêtons de chier sur les exceptions.

 

Sponsor doit sans l’ombre d’un pli son nom à sponsus, participe passé de spondere, « promettre solennellement », basé sur l’indo-européen spend-, « faire une offrande », d’où « s’engager ».

Au passage, si sponsus et sponsa sont « fiancés », c’est pour nous rappeler que sposus = sponsus prononcé à la va-comme-je-t’épouse. En témoignent encore l’espagnol esposo, le rital sposo et le chleu Gespons.

 

Si après ça vous cherchez encore des correspondances entre sponsor et d’autres mots de la langue que vous ne verriez pas spontanément, c’est de votre responsabilité.

Merci de votre attention.

 

Film d’auteur

 

D’un bon comédien, on dit qu’il « fait » le film. Au point de le placer, par la grâce de de, derrière la caméra :

un film de Brigitte Bardot,

même quand manifestement le derrière est devant.

Et le réalisateur ? Le grand oublié, avec avec.
brigitte-bardot2

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Voilà un réflexe vieux comme le cinoche, notamment au pluriel :

les films de Fernandel.

Et propre au 7e art. Dans tous les autres, pas d’équivoque possible :

une sculpture de Rodin,
un poème d’Apollinaire,
un disque de x ou y (on ne sait jamais lequel mettre)

sont bien le fait de l’artiste.

Au pire :

un portrait de la Joconde, par Léonard.

Dès que le sujet bouge à 24 images par seconde, celui qui le filme n’a plus qu’à s’écraser, dans un anonymat dont seules le sauvent ses cochonneries avec l’égérie.

 

Les petites ficelles n’intéressent pas le grand public. Ça tombe bien, plus l’œuvre est réussie, moins on les voit. Doit-on pour autant sacrifier l’autel sur l’auteur de l’émotion (ou l’inverse) ?

Idem pour l’art culinaire. « Un plat de nouilles », certes. Mais qui l’a cuisiné ? Elles ne sont pas arrivées al dente par hasard, ces nouilles.

 

Dans le doute, remplacez par « signé ». Attention, contrairement aux nouilles, ne le mettez pas à toutes les sauces. Ainsi est-on dorénavant sommé de s’extasier devant n’importe quel but « signé » Duschmoll.
Dans le cas de Maradona, on parlera plutôt de « la main de Dieu ».

 

Toute ressemblance entre un footeux, Brigitte Bardot et un plat de nouilles serait purement fortuite.

Merci de votre attention.

 

Faire l’amour à ou avec ?

 

Faites vos cochonneries comme vous voulez. Toute la question est de savoir avec qui ou à qui. Comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, zou.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Dans l’absolu, faire l’amour suffit. Ça se complique dès que les prépositions entrent en jeu.

Quiconque fait l’amour à machin, à machine, à la plage (aou cha-cha-cha) insiste sur sa performance au risque d’éluder ceux qui restent.
Sous ses airs généreux, à se regarde le nombril et le méridion.

 

Avec est plus altruiste, qui introduit une notion de compagnie (si rapprochée à ce stade qu’il faudrait plutôt parler de rage d’intimité).
Or, qui dit avec dit « côte à côte » : position non répertoriée.
À, lui, fait face, qu’il soit en dessous ou au-dessus (ou alternativement). Foutrement plus pratique.

Autre hic : les verbes à haute teneur en sel font également appel à avec. Ainsi baise-t-on avec machin/machine (mais toujours à la plage [aou aou]). Caractère volage qu’on ne retrouve pas dans l’engagement total propre à à.
Il arrive même que l’on baise directement la personne sans s’encombrer des bonnes manières. Heureusement, en lui faisant l’amour, l’acte regagne ses lettres de noblesse.

 

Les Zanglais ont l’air moins zembêtés, avec leur « make love to ». C’est oublier qu’ils disposent aussi de « fall in love with », réciprocité que n’implique pas à.

 

Pour éteindre la controverse, liquidons plutôt le stock prépositionnel :

faire l’amour dans [machin/machine] : un peu cru mais assez parlant ;
hors : encore plus indélicat mais sans risque ;
chez : situe l’action mais peut prêter à confusion ;
jusque : une fois passée la première rigolade, libère sa saveur poétique ;
sur : uniquement si vous êtes au-dessus. Marche parfaitement à/avec la plage en revanche.

Merci de votre attention.

 

Forme olympique

 

Tir croisé spécial J.O. aujourd’hui !
Aussi sûrement que nous ne foulons jamais le sol d’un gymnase (dites pas non), nous nous sommes tous délibérément scotchés devant ces Jeux de Londres finissants. Et il fallait que les performances fussent à la hauteur pour que le festival que nous ont offert les commentateurs sportifs ne vînt pas entamer notre régal.
Ne leur jetons pas la pierre, ‘tention, ils font un métier difficile avec des tas de noms et de chiffres à retenir et on dit tous des bêtises dans le feu de l’action. D’ailleurs on les adore ; ils font trop partie des meubles pour qu’il en soit autrement.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Ecartons de suite les noms écorchés, les néologismes (« je vous l’avais dit qu’elle était piégeuse, cette descente ») et les OVNI n’ayant cours que dans les jargons respectifs des consultants (« ouuuuh ! la chiquenette qu’il lui a mis, là !… »).
Ce serait trop facile.
Non, on ne rencontrera ici que des mots de tous les jours, employés, comme nous l’allons voir, dans des contextes pour le moins décalés.

 

 C’est ainsi que sans crier gare s’est invitée, semble-t-il pour ne plus jamais repartir, l’épithète gros. Plus volontiers au féminin :

Oh quelle grosse faute du défenseur !

(on préfèrerait ici grossière mais admettons) ;

Ah ! la ! la ! grosse déception

(là, ça passe encore, de justesse) ;

Encore une grosse défense ;
Grosse grosse ambiance ce soir ;
C’est la grosse sensation de ces Jeux…

Il y en aurait encore de pleines brouettes.

On conçoit qu’une bonne ambiance ou qu’une bonne défense soient en-deçà de la vérité. Mais rien n’empêche les commentateurs d’évoquer plus précisément une défense âpre ou une ambiance survoltée qui rendent compte de l’événement avec le même enthousiasme et sans offense à la langue de Jean-Baptiste.

Hypothèse : la multiplication exponentielle des chaînes thématiques sportives pousse les commentateurs à forcer le trait, quitte à s’extasier sur des non-événements, afin qu’on suive leur retransmission plutôt que les mille autres. D’où « grosseur » systématique…

 

•  Autre apparition récente et non moins intempestive, le client. D’abord limité aux commentaires footballistiques mais qui a, comme on pouvait le redouter, fait tache d’huile :

Attention à celui-là, c’est quand même un sacré client

qu’on trouve aussi sans adjectif, tant on a eu le temps de se faire au concept :

Quel client ! Quel client !!

cependant moins zélé que :

C’est un gros client

qui reste en haut du panier.

Faudra vous y faire, dorénavant, n’importe quel membre éminent d’une équipe est bombardé client par le commentaire. C’est pas pour donner dans le raccourci facile mais vu l’oseille générée par l’industrie du sport toutes disciplines confondues, ce client sortirait tout droit du lexique managérial que ça ne nous étonnerait qu’à moitié.

 

•  Business is business, ça se confirme à vitesse grand V avec les variantes patron et cadre :

L’entraîneur a fait confiance aux cadres de l’équipe ;
Ah çà ! C’est un patron sur le terrain !

Rassurez-moi, vous les vomissez aussi ces deux-là !
A quand

Le DRH fera rentrer le boss en deuxième mi-temps ?

 

•  Venons-en maintenant à un autre héritage des footeux : le réalisme.
Ne dites pas, modestement :

Ils ont perdu

mais :

Ils ont manqué de réalisme.

Ça ne mange pas de pain et mais vous ne passerez plus pour un glandu, du moins à l’antenne.

Sur ce point, on pourrait tartiner des chapitres entiers.

Il n’y a pas d’autre raison de perdre un match, globalement (sauf guigne chronique), que d’être moins forts que ceux d’en face. Mais ça, les commentateurs ne peuvent pas le dire, payés qu’ils sont pour se répandre en analyses. Ils ont donc trouvé la parade en donnant au téléspectateur des raisons prédigérées, dont le « manque de réalisme » est sans conteste la plus inane.

Bêtement, on croyait qu’être réaliste c’était voir les choses comme elles sont mais ça c’est que nous. Les perdants, ces indécrottables idéalistes, avaient la tête dans les nuages au lieu de s’occuper du ballon et voilà le résultat.
On rêve de demander un jour au journaleux qui nous tomberait sous la main ce que cette notion de réalisme recouvre exactement. Vas-y mon gars, on t’écoute.

On va t’aider. Après mûre réflexion, l’expression est sans doute dérivée, au gré de longs méandres, du « manque de lucidité » qu’on entend parfois. Nous avons tous joué avant-centre, quand arrive la 43e minute, la transpiration nous brouille la vue, on tire à côté et on perd, on n’a pas été lucide sur ce coup-là. Or qu’est-ce que la lucidité sinon le fait de voir les choses telles qu’elles se présentent ? De lucidité à réalisme, il n’y a qu’un pas…

 

•  Le suivant est un de nos chouchous. Plus subtil, tout en discrétion, pas sûr même que vous l’ayez déjà remarqué tant il est furtif, il se prête davantage à l’athlétisme où ont lieu pas mal de choses au même moment : avec. Tendez l’oreille, plus personne ne prononce une phrase (encore que les « phrases » ainsi construites présentent un nouveau défi à la grammaire) sans attaquer directement avec avec. Qu’une nouvelle tête apparaisse à l’écran et on y va de bon cœur :

Avec la Russe Xskaïa, qui…

La préposition ne reprend nullement une info précédemment évoquée, n’introduit bien sûr aucun complément d’accompagnement, permet d’éviter de se mouiller jusqu’à dire « on retrouve la Russe »Avec, champion toutes catégories de l’impuissance linguistique.

 

•  Athlé toujours, où l’adverbe littéralement s’est mis à pulluler. Plus hyperbolique tu meurs !

Version gentille :

Le public lui a littéralement donné des ailes

… et voilà l’athlète transformé en ange.

Mais combien de coureurs subitement largués sur la piste se sont vu, dans la bouche de nos spécialistes,

littéralement exploser en route !

On laisse à penser le boulot pour décoller les bouts de viande des gradins à la fin des épreuves.

•  Pour rester dans l’esprit, avez-vous remarqué comme les sportifs sont de plus en plus saignants ? Vifs, alertes, un hérisson dans le slibard, on saisit l’idée générale mais saignants ? Nos amis végétariens doivent s’en taper les cuissots devant leur poste.

•  Dans la catégorie verbes, en voilà un dont on ne se lasse jamais :

Faudra pas se rater.
La Française qui s’est complètement ratée là !

(nationalité au hasard).

Toujours faire court, d’accord, c’est le direct qui l’impose. Mais vos raccourcis, messieurs, sont presque toujours abusifs et pour tout dire foireux. Que la Française rate son geste, son saut, sa course, tout ça c’est bonnard et ça ne choque personne (surtout que c’est une nationalité au hasard). Mais encore heureux qu’elle « se [soit] ratée » dites donc, la compatriote. Elle a ainsi « [complètement] échoué en essayant de se suicider (notamment avec une arme à feu) » et c’est Robert qui le dit. Gare aux séquelles quand même.

Arrive dans la foulée sa variante logique, relevée il y a quelques jours :

Elle s’est bien réussie.

Paix à son âme.

 

•  Un petit dernier, pour le plaisir de vibrer. On le met à toutes les sauces aussi, celui-là. Y compris les fades où l’émotion du spectateur avoisine l’encéphalogramme de la grenouille. Votre serviteur en est tombé de son siège après ce zénith d’incurie linguistique :

Ah ! je suis sûr que votre cœur a vibré !…

Mais c’est le problème avec tous ces pacemakers made in China, aussi.

 

Toutes ces expressions à la khôn sont lâchées avec un tel naturel que certaines finissent par déteindre sur les téléspectateurs. Sur les forums sportifs, il n’est pas rare de commenter « une grosse action » ou de se désoler du « manque de réalisme » de ces chèvres bras cassés qui nous servent d’équipe.

Merci de votre grosse attention.