Voler de ses propres ailes

 

Une coutume tenace veut qu’on prenne son indépendance au moment de voler de ses propres ailes. Il faut le voir de ses propres yeux pour le croire de son propre cerveau.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Quand bien même s’étale-t-il de tout son long les premiers temps, un oiseau ne peut voler que de ses propres ailes, mettez-vous bien ça dans vos crânes de piafs. Avant de quitter le nid ? Papa-maman le trimbalent en vol. Avec leurs propres ailes, oui oui. Vous faites des bouffées de pléonasme ?

Essayez avec « s’envoler », pour voir. Techniquement, sachant qu’on ne peut « voler » qu’après s’être « envolé », cette histoire de « propres ailes » a du plomb dans l’aile.

voler2Quant au pilote de ligne, si son avion vole (selon un aérodynamisme honteusement pompé ci-dessus), ce serait un abus de langage de dire qu’il en fait autant. Forcément, il est à bord !
Le ver qui bouge encore dans l’estomac du prédateur ailé « vole »-t-il, lui ? Au contraire, il n’a jamais été aussi loin de sa liberté chérie.

 

C’est précisément sur cette notion de liberté que « voler de ses propres ailes » entend insister.
Mais alors, pourquoi pas « marcher de ses propres pieds » ? Personne ne peut marcher à votre place, à plus forte raison dans les pas de vos aînés.
« Rouler de ses propres roues » ? Prenez l’apprenti pédaleur. Non seulement le tricycle est à lui mais son nombre de roues compense encore des maniements difficiles.
« Manger de sa propre bouche » ? Idem : à l’heure du Blédina, c’est bien le four de bébé qui s’ouvre et non un autre. Vous pourrez toujours tenter de lui faire avaler que la cuiller est alternativement pour les membres de l’entourage, celle-ci lui est aussi destinée.
En revanche, si la bouche est propre au terme de l’opération, c’est qu’il est prêt à voler en solo.

Merci de votre attention.

 

Régressif revisité

 

Amis cocineros qui dégueulassez votre tablier à longueur de week-end, n’en avez-vous pas ras la toque du régressif à toutes les sauces ? Cet intempestif supplément de « complicité » serait cap’ de gâcher tout un art, convivial par excellence, comme la pire Chantilly.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Deux commentaires au hasard à propos d’une purée maison (ail, crème, ciboulette et huile d’olive, le crime parfait) :

Moi aussi j’adore la purée, tellement régressif !

et

Ce genre de plat pour moi, c’est juste de la bonne vieille régression qui me rappelle le potager de ma marraine…

Si le mot rime à ce point avec sustentation, c’est déjà une histoire de sonorité. Dans régression, je dis graisse, alias transgression au rite quotidien des cinq fruits et légumes… d’autant plus inoffensive que pas assumée : c’est la purée qui est régressive !
Ou comment l’objet dédouane le sujet.
Dans la même veine, vers quelle époque a-t-on commencé à qualifier un yaourt de gourmand ?
Quand les jéroboams auront une bonne descente, oubliez pas de prévenir bibi.

Je digresse.

Régressif jette donc essentiellement son dévolu sur la patate. Aux gniards seuls, les frites et le rudimentaire jambon-purée ? Négatif, puisque toute la Terre en raffole à tout âge, non par plaisir coupable ou régressif mais parce qu’à l’évidence c’est bon, ces merdes. Seriez pas en train de confondre régression et simplicité, des fois ? Vous faites pas avoir, hein ! Et tiens, en quoi la Nutella ferait-elle davantage retomber en enfance que la confiture, tout aussi transgénérationnelle ?

Chers contemporains, va falloir cracher le morceau. Où placez-vous exactement le curseur de la régression ? Parce que le jour où des toqués se mettront à revisiter (autre tarte à la crème de la littérature culinaire) la barbe à papa et les Blédina, ça va se tarir sévère question vocabulaire.

 

Entendons-nous, point de tout-régressif au menu du jour. Laissons les soirées Chantal Goya, à quelque degré qu’il faille les prendre, aux sociologues et « experts en expertise » comme dit Alévêque. Qu’un cafardeux croie retrouver le paradis perdu à coups de caramels allongés ou de pâte à tartiner, là encore, libre à lui.

Ma caramba ! le vengeur masqué se doit d’intervenir quand la langue, de bouche en palais régressif, régresse.

Merci de votre attention.