« Pécunier »

 

Imaginez qu’on vous enlève un bras (sans anesthésie) pour vous fixer une prothèse (d’une longueur légèrement différente). Et qu’on décrète que ce sera désormais votre bras. Les pires scénaristes d’horreur bouderaient l’idée. Et pas pour des raisons pécuniaires.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Il se trouve ainsi des psychopathes pour dégainer publiquement « pécunier » en présence d’un nom masculin :

J’ai des ennuis « pécuniers ».

S’ils comptaient sur ce terme un brin soutenu pour redorer leur vocabulaire tout en suscitant la charité, c’est raté (ou la charito, c’est rato, ce qui revient au même).

 

Sans doute le criminel de base est-il mû par une attirance malsaine pour financier, dont le féminin financière rime effrontément avec son synonyme pécuniaire.
Mais d’autres mobiles plus enfouis sont à l’œuvre.

Dans l’espoir que ses soucis d’argent ne seront que passagers, son inconscient va chercher saisonnier et hop ! « pécunier » rafle la mise.
Et plus l’autre khôn tarde à le rembourser, plus il devient rancunier et bim ! « pécunier » derechef.
Faut pas grand-chose.

L’Académie montre très officiellement les dents depuis 1970 dans ses Nouvelles mises en garde : « pécunier » est une faute d’usage qui remonte au moins à Chateaubriand.
Comme quoi, les bœufs ne sont pas les seuls à se griller en la commettant.

 

Pécuniéristes, voilà qui devrait soulager votre mal. Quel que soit le genre du nom auquel il se rapporte, pécuniaire s’écrit avec un a comme argent. La faute au latin pecunia, c’est-y pas beau ? On dirait une fleur.
‘Tention, celle-ci ne sent rien, comme chacun sait.

 

Jarretons « pécunier » sans ménagement et faisons une haie d’honneur à pécuniaire en battant le rappel de ses petits camarades : agraire, aviaire, grégaire, horaire, littéraire, solidaire et bien sûr budgétaire et fiduciaire, avec lesquels il sera vite copain comme cochon.

Merci de votre attention.

 

Abracadabra

 

Votre main au feu qu’abracadabra n’est, pas plus qu’« am stram gram », un mot en l’air. Une telle perfection n’a pu sortir d’un chapeau quelconque juste pour faire joli.
Vos rudiments de cabale vous laissent même à penser qu’on y invoque quelque chose.

Ouste, avant toute chose, au dérivé fautif abracadabrantesque. Dû à un vers (d’absinthe) rimbaldien, le vilain s’est répandu comme une traînée de poudre suite au bon mot télévisé d’un président. Non mais c’est abracadabrant, à la fin.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Attestée dans un écrit latin du IIIe siècle, la plus célèbre des formules magiques divise le landernau quant à sa signification.

Décidément chapardeurs, les Latins auraient subtilisé α ̓ϐρακα ́δαϐρα à une escouade d’hérétiques grecs dont Abraxas était le dieu. Nous y sommes : quitte à épater le gogo, autant miser sur la puissance divine (qui équivaut au passe-passe suprême).

C’était sans compter sur le boustrophédon, les aminches.
Kézezéza, le boustrophédon ? Littéralement un bœuf qui laboure un champ. Et qué rapport avec la lasagne ? Tout doux, j’y viens. Sans doute émoustillé par la perspective d’une double ration de lasa… de foin, le consciencieux animal avance de droite à gauche et de gauche à droite. Ce qui a donné son nom à l’écriture boustrophédon, qui se lit dans un sens puis dans l’autre. Parfois même, ce sont les lettres qui s’inversent ; point ne vous raconté-je la gerbe.
Et Dieu sait que pour dégobiller des lasagnes, faut déjà s’en farcir des doses de cheval.

D’aucuns donc, boustrophédon en bandoulière, ont déchiffré abracadabra comme dans un miroir : arba-dak-arba. Comme vous aviez pas révisé votre hébreu avant de venir (et qui vous en blâmerait), vous voilà Gros-Jean comme devant. Tout doux, la traduction arrive, je vous la donne en mille : « que le quatre anéantisse le quatre ».
Voyez qu’appuyer sur les –bra d’un abracadabra bien senti relève d’une certaine logique.

Mais décomposons un peu tout ça, pt-pt.
Arba : « quatre », cryptogramme pour « Dieu », d’ac ? ;
dak : impératif du verbe hébreu « casser, anéantir » ;
arba à nouveau : « quatre [sous-entendu] éléments ». Autrement dit : « que Dieu maîtrise (en les anéantissant) les quatre éléments ».
Eh oui sinon comment tu veux qu’elle marche, la magie ?

Noitnetta ertov ed icrem.