Bête de scène

 

Quand un artiste fait le show (typiquement, Mick Jagé), c’est la « bête de scène » qu’on vient voir. Comme des bêtes curieuses ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

C’est plus fort que nous : on admire l’« homme de théâtre », on adule la « bête de scène » (typiquement, Mick Jagé). Son énergie brute réveille la bête qui sommeille en nous.
Mais l’expression est un poil embêtante. Censée valoriser le type qui en fait des tonnes, elle le rabaisse en réalité au rang d’animal. De fait, meugler des Sadusfaction ad hoc requiert de laisser son intellect en coulisse.

Or,

elle assure comme une bête ;
c’est une bête en maths.

Vous en conviendrez, aucune bête en maths n’est bête en maths, c’est même tout le contraire. Pour s’en convaincre, il suffit de traiter votre équationneux de « gros bêta » : il vous snobera en moins de √4.

Tout juste si on ne prête pas aux bêtes ci-dessus des pouvoirs surnaturels. Mais songez aux bêtes de somme et aux bêtes de trait qui circulaient encore il y a une paire de siècles. Notre « bête de scène » boxe-t-elle dans la même catégorie ? Ah no no no.

 

Hey hey hey, à propos, rien n’empêche d’applaudir une « bête de ring ». Ou « d’amphi » (un conférencier émérite). Sans oublier le vétérinaire du quartier qui est la « bête des bêtes ».
Quant à la « bête de sexe » (typiquement, Mick Jagé, si l’on en croit la légende), rien ne le distingue de l’authentique bonobo.

C’est assez dire notre rapport trouble à l’animalité : inférieure ou supérieure ? Notez qu’on préfère s’exclure du lot.

 

Même mélange d’admiration/répulsion pour l’« animal politique » dont la ruse, l’instinct et l’épaisseur du cuir garantissent la longévité. Et pour peu que l’animal soit un tribun, c’est aussi une « bête de scène ».
On devrait donc pouvoir dire indifféremment « animal de scène » et « bête politique ». Mais ce serait chercher la petite bête.

Merci de votre attention.

 

Richard Gotainer

 

Ceusses qui connaissent leur loustic sur le bout des doigts… restez, maintenant que vous êtes là. Z’en serez quittes pour une cure de classiques. Les autres, il ne sera pas dit que le restant de votre vie et Richard Gotainer suivent deux routes parallèles.

Gotainer est un faiseur de chansons vachtement mésestimé, pour dire le moins. Youki, Sampa et autres Femmes à lunettes, trop potaches pour être honnêtes ? A priori bébête, qui revient à reprocher à Jean-Marie Bigard ses sketches à 8 bites/seconde, sans voir que Les expressions, La chauve-souris ou La valise RTL ne sauraient prendre une ride.

Revenons à mon Riri. Pas plus tard qu’en 2010, face aux aspirants musicologues de la Sorbonne (ben quoi ?), le coquin détourne le clicheton à son avantage, se définissant comme un « obsédé textuel ». Pirouette, une de plus. Réécoutons Halleluya ou Chlorophylle est de retour. Pas de doute, Gotainer est un génie puisqu’il entend se donner les moyens de la démesure. La gloire le rattrapera un jour. Seulement, comme il est timide, il ose pas le dire – c’est tout à son honneur.

Deux-trois citations en passant pour remettre les béotiens d’équerre. Oyère.

Elle ne planait jamais plus haut
Que le plus haut d’ses bigoudis ;

Et puis parler, ça fait du bruit
Quand l’un dit oui et l’autre non ; 

Devenu bossu tant il rit dessous sa houppelande
L’extravagant homme des lubies se dandine dans la lande.

Dans la bouche du premier venu, on flancherait limite dans la préciosité. Pas chez lui. L’hurluberlu qui sort de l’œuf assimile houppelande, guingois, mastodonte, hure, galure, itou comme le meilleur miel. Fluidité de la langue servie par un chant au-dessus de tout soupçon, quelque brise-cou que soient les saloperies merveilles réservées par ses compères mélodistes* (surprises garanties à la millième écoute). Notre homme te me vous enquille ça avec un naturel à tomber par terre. Moitié de rire, moitié de jalousie, il faut bien le dire.

chants-zazousLe taquin et la grognon, les Contes de traviole au grand complet, les « quatre saisons » de Chants Zazous, autant de chefs-d’œuvre que ne terniront pas redites et fourvoiements. Car qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre (puisqu’apparemment, faut tout vous expliquer, aujourd’hui) ? Rrrrrréponse : impossible de repérer, du texte ou de la musique, lequel s’est pointé en premier. Imaginez Yesterday ou Avec le temps sous un autre habillage : c’est siamois, tout ça.

D’ailleurs, à quel interprète doit-on de se lever tous pour Danette, de siffler Belle des Champs et de tenir la patate grâce à « Vittel, buvez, éliminez » ? Message et ritournelle bras dessus bras dessous pour toujours, l’exercice est évidemment dans les cordes du garçon.

Lequel aura réussi, sous couvert de déconnade, à rendre l’amour des mots et l’amour des sons hautement contagieux.

Vive Gotainer.

Et vive la Gaule.

* Le bonjour (à genoux) à Celmar et Claude, sans qui…