Bluff

 

Cacher son jeu en faisant croire qu’on en est maître : ainsi va le bluff. Le poker tout entier repose sur ce principe. Et par extension n’importe quelle situation, on ne vous la fait pas.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Curieuse philosophie où la réussite dépend de la faculté de faire semblant. Ne devrait-elle pas plutôt sourire à ceux qui entubent le moins leur prochain ? Au lieu de ça, l’existence se résume à bluffer et être bluffé.

Propre et figuré n’ont jamais été aussi cul et chemise.

 

Bluff s’est faufilé chez nous mi-XIXe sous la plume de Balzac. Il était alors, excusez du peu, l’autre nom du « poker ». Aujourd’hui encore, « coup de poker » et « coup de bluff » requièrent une dose de culot identique. Mais celui-ci aurait-il pu supplanter celui-là dans l’expression « poker menteur » sans qu’on hurle au pléonasme ? Quant au résultat d’un « strip-bluff », on ne se le figure qu’à grand-peine.

 

Le verbe anglo-ricain to bluff naquit du néerlandais bluffen, « fanfaronner ». Pas de quoi tomber de sa chaise puisqu’il s’emploie toujours dans ce sens :

hij zegt dat hij veel van auto’s weet, maar hij bluft :
il dit qu’il s’y connaît en voitures, mais il frime,

même les non-bataves en conviennent.

Prononcé comme bouffer, bluffen rappelle furieusement le gonflement inhérent au son buff-.
Et qu’est-ce qu’un fanfaron sinon un bouffon bouffi (pour ne pas dire boursouflé) d’orgueil, spécialiste de l’esbroufe ?

 

Mais dans ce cas, d’où vient poker ? Gonflé à la même levure, vous allez rire.
Poke, en vieux grand-breton « petit sac », se dit poque à la même époque de ce côté-ci de la Manche. Ce jeu de cartes sort probablement de la poche des premiers Germains puk-, elle-même cousue sur l’indo-européen beu-, cousin de bhel- qui a « enflé » partout.
Bluffant, non ?

Merci de votre attention.

 

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180°C

 

Avec un nom aussi génial, le plus dur était fait. Que l’auteur de cette trouvaille se dénonce, il aura le droit de lécher le plat à vie.

Quand on s’appelle 180°C, on a tout compris à la cuisine. Ce bel objet – on n’ose dire « revue » tant le contenu, dense, l’allure, sublime de simplicité, incitent à le garder jalousement à l’abri du graillon – paraît deux fois l’an, à raison de 180 pages l’unité (et si y’en a un peu plus, ils vous le mettent quand même).

 

Encore une feuille de chou dédiée à la boustifaille, pestez-vous. Z’avez pas fini de faire la fine bouche ? Trois repas par jour supposent de bien savoir sous quelle table on met les pieds.

180°C les met dans le plat. Au hasard des pages du dernier numéro, on découvre les règles de la cuisine « télé-crochet », édictées par Lucifer (sic). Le ton est léger comme une mousse, à des années-lumière du dénigrement de la malbouffe façon disque rayé.
Car dans 180°C, tout est juste. Et drôle, très très très drôle. Impitoyable même, dès qu’une mode devient trop abstraite pour les épicuriens que vous êtes. A côté, le présent blog fait figure de pipi de chat émulsionné à la petite bière et brisures de roupie de sansonnet.

C’est le format « mook » – ce livre-revue reléguant les autres parutions au rang de touille-salade – qui permet cette écriture non formatée, où la connivence est dans les détails (comme le diable, toujours lui).

1

Comme quoi, la cuisine, il y a ceux qui en parlent et ceux qui la font. Sous le vernis du pittoresque, en autant de pages que nécessaire, on partage ainsi la vie de permaculteurs normands. Ou d’un chef étoilé autodidacte, à l’écart des sirènes médiatiques. Quant au gâteau brioché au chocolat, c’est celui de mamie Reine et pas un autre, le cliché en fait foi.

2

La devise « des recettes et des hommes » annonce d’ailleurs la couleur (et avec elle le surtitre Reportages/Réflexion/Humeur/Recettes, dans cet ordre). Le tout frais Traité de miamologie, concocté quasiment comme un hors-série, prend même la peine de décrypter pour vous « les fondamentaux de la cuisine par le pourquoi », en croisant théorie (découper/assaisonner/cuire, la sainte trinité) et pratique la plus quotidienne (personne jusque-là n’avait cru bon d’expliquer pourquoi l’ail des patates sautées n’entre en scène qu’à la fin, rogntûdjû). Rien que pour ça, l’équipe des bienfaiteurs au grand complet mérite des poutous. Baveux bien sûr.

 

Ruez-vous les cocos, certains numéros sont déjà épuisés.

 

www.180c.fr

Restaurant

 

« Cocorico », fait le coq avant de finir au vin. Aucun doute : nous sommes le peuple de la gastronomie. C’est bien simple, on ne compte plus les estrangers nous ayant subtilisé le mot restaurant. A commencer par les anglophones ; et, quand on connaît leur bouffe, on conçoit que les drôles aient tout misé sur l’enseigne. « Fast-food » (où l’on mange mal mais vite), « buffet à volonté » (où l’on mange mal mais à volonté) parviennent néanmoins à tirer nombre d’entre nous hors du domicile (où l’on a tout le temps de faire bon et copieux).

Mais revenons à nos moutons, moutons.

A quelques exceptions près, restaurant égale fête. Au demeurant, son étymo est si limpide qu’on ne la voit plus : on y entre, tout sourire, pour se restaurer. Imaginons ces voyageurs harassés d’avant le hamburgé, volontiers ripailleurs, bombançant à coups de « Holà ! Tavernier ! » avant de cuver goûter un sommeil réparateur. Bête comme chou hein ? C’est d’ailleurs dans ce sens que l’on utilise restaurer tout court. Un restaurateur, lorsqu’il ne tient pas un restaurant, est celui chargé de « retaper » des antiquités de tous ordres :

Je me retaperais bien un peu de cette merde.

Précisément, avant que la métonymie eût fait son œuvre, un bon restaurant se trouvait dans l’assiette (« aliment, boisson qui restaure »).
Exactement comme un petit remontant, voui voui.

Le verbe n’a pas bougé d’un poil de pinceau depuis le latin restaurare : « rebâtir, réparer, renouveler ». Et ce radical –staurare ? Mais c’est celui qu’on retrouve dans instaurer. Il ferait même diantrement penser à son grand frère stare (« être debout »).

Statique comme une statue au stand de frites, derrière son taré de frangin.

(C’est pas un jugement, c’est un constat.)

 

Pour la petite histoire, selon Littré, le premier restaurant strico sensu fut ouvert près du Louvre en 1765 par un certain Boulanger. Qui, tel Christophe Colomb, crut jusqu’au bout tenir une boulangerie. Comme la clientèle chinoise s’entêtait à lui réclamer des baguettes, il devint fou et s’en fut, de dépit, engraisser les poissons de la Seine.

Merci de votre attention.