Les yeux noirs

 

Pour ne pas qu’on reconnaisse quelqu’un, il est de bon ton de lui flouter les yeux ou d’y apposer un rectangle noir. Généralement en faisant disparaître aussi son nom de famille, histoire de créer ce petit effroi supplémentaire qui fera vendre.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le coup du bandeau noir ne peut être qu’une vaste blague. Jugez plutôt :

Anonymat garanti, non ?

Certes, tous ceux-là ne sont pas d’illustres inconnus. Mais entre nous, z’auriez vraiment du mal à remettre votre voisin de palier faute de distinguer ses pupilles ?

 

Et surtout : pourquoi spécialement les yeux ? Sont-ils un marqueur de personnalité plus fiable que le front, les dents ou la cloison nasale ?

D’ailleurs, il ne viendrait à l’idée d’aucun gringo en cavale de se bander les yeux. Celui-ci préfèrera modifier son apparence par d’autres subterfuges : maquillage, postiches divers…

Pourtant, on persiste à croire qu’un visage sans regard devient une âme inhabitée, susceptible d’être squattée par tous.

Il n’est pas jusqu’au plus petit collage d’artiste qui ne perpétue le procédé.

Pourquoi zieuter son prochain à cet endroit précis ? Autrement plus fascinante est une bouche en mouvement ou une main qui soutient la parole. Sous prétexte que seuls les globes oculaires sont capables de voir, doit-on absolument suivre ceux d’autrui en ligne parallèle ?

 

Soyons pas dupes, ce truc permet aux médias qui le pratiquent non seulement d’indiquer qu’eux seuls connaissent l’identité du gus, mais qu’ils la tiennent secrète par pure déontologie.
Mériteraient des yeux au beurre noir.

Merci de votre attention.

 

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Se tapir

 

A ne pas confondre avec ce tapir :

tapir

se tapir ne laisse pas d’intriguer. De même que se taper ne laisse pas d’intriguir, quoique cette perspective nous zobnubile démesurément.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

C’est généralement tapi dans l’ombre que s’observe cette forme verbale. Le pléonasme est proche car où se tapir sinon ? Par terre, diront les esprits forts. Sauf que « tapi par terre », le pléonasme fond droit sur nous. Se tapir, c’est de toute façon à plat ventre. Ou alors on n’est pas tapi.

Nous voilà donc au sol, sans bouger.

 

Un eurêka soudain se déchaîne alors : y aurait-il un lien entre se tapir et nos cousins les tapis, voués eux aussi à mordre la poussière ? Et la tapisserie ne serait-elle pas l’art d’aplatir les lés ?

Allons-y à la décolleuse, on ne sait jamais ce qu’on va trouver là-dessous.

 

D’autant que se tapir ne date pas d’hier. A vrai dire, c’est de l’ancien bas francique : tappjan, « fermer, enfermer », même famille que tappo, ayant donné tapon : « bouchon », variante aujourd’hui inusitée de tampon.

Si l’image d’une boule Quiès surgit ici, c’est que tappjan ressemble à (be)stuppon, autre bas francique tout aussi hermétique : « se boucher (les oreilles) ». Accessoirement l’un des ancêtres de stop, rien que ça.

 

Mais la piste du tapis se barre !

Car si tapisser revient initialement à « couvrir de tapis », on le doit au bas latin tappetium et au grec tapetion avant lui, diminutif de tapes, tapetos : tapis tout ce qu’il y a de plus tapis.

Tapi dans l’ombre était l’indo-européen temp-, « étendre », d’où « étendue, espace » sur lequel on a formé à la fois contempler, temple et surtout temps, mes moutons. Tout ça à dos de tapis !

Sur ce, stop car il est temps.

Merci de votre attention.

 

Secret

 

N’allez pas confier vos secrets à n’importe qui. Dès l’instant où ils tombent dans l’oreille d’un pote, même trié sur le volet, ils cessent d’être secrets, ipso facto. Un secret, c’est sacré.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’héroïne en noir et blanc le prononce ainsi :

C’est uuun s’cret.

On ne s’en lasse pas.

Secret, comme le rappelle l’éblouissante introduction ci-dessus, est un cumulard comme on les aime.
Epithète d’abord, dès le milieu du XIIe siècle : « qui se tait, sur la réserve » ou « situé à l’écart des lieux fréquentés » (des « lieus segreiz »), notre homme se fait « discret » puis, n’ayons pas peur des mots, « dissimulé à la vue » au début du XVIe.

 

Y’a pas d’secret, il sort des jupes de secretus, « spécial, distinct, à l’écart, caché » (adjectif), et du frérot secretum, « lieu retiré » (substantif). En le prononçant à la romaine, l’air de famille ne saute-t-il pas aux yeux avec sécréter ? Tout juste.

Secretus, participe passé de secernere, variante de ce vieux cernere, « séparer », que l’on discerne encore à l’œil nu dans concerner et décerner.

Et ce se- ? Sans doute pour mieux marquer l’idée de « séparation », le préfixe a été scié sur secare, « scier ».
Si cette info vous scie les pattes, considérez donc votre sécateur et allez sectionner vos rosiers, ils n’attendent que ça.
Vous n’avez de jardin que secret ? C’est un monde, ça !

 

Evidemment, en rafistolant secretum en secretarium, les Zanciens nous montraient la voie du secrétariat, où s’entassent à la fois secrétaire (le meuble) et secrétaire (la pipelette). Entre nous, la personne la moins indiquée pour garder un secret.
Par conséquent, chut.

Merci de votre attention.