« A la cranberry »

 

Courriel a beau jouer des coudes, nous persistons à nous envoyer des mails. La force de l’habitude aura même eu raison du e- indiquant la forme électronique desdits courriers.

T’as reçu mon méïl ?

Pourquoi, d’instinct, avons-nous adopté le petit animal ? Pour sa taille, déjà. Mais surtout pour récupérer nos billes. Un mail n’est jamais qu’une malle recyclée, pas croyable hein ? Fin XIe, cette « male » servait au transport des affaires ou du courrier (la malle-poste : « ancienne voiture des services postaux »). Il n’en fallait guère davantage pour que les Anglais passant par là nous piquassent le mot. Une métonymie plus tard, le voilà qui désigne non plus seulement la « sacoche » du postman mais aussi son précieux contenu. Nous sommes au XVIIIe siècle (voix d’Alain Decaux).

Mais revenons à nos moutons, moutons. Et buvons un coup.

Vous vous dites : quel rapport avec le titre ?

Pourquoi qu’on passe par la Poste, d’abord ?

Pour vous montrer qu’un terme anglais (a fortiori sorti d’un moule perso) s’utilise sans broncher s’il n’a pas d’équivalent chez nous.
Courriel arrivant monté de toutes pièces après la bataille, on lui préfère mail. That’s the way it goes.

 

EN REVANCHE, il est permis de voir rouge devant un jus de fruits « à la cranberry ». La marque (ça commence par Tropi-, ça finit par –cana) pratique l’excommunication des airelles jusque dans la composition du jus, qu’elle égrène, imperturbable :

orange, pomme, cranberry (11%), raisin, griotte, kaki, sureau, citron.

Me dites pas que le mot français pour cranberry court pas les rues ! Sa variante nord-américaine canneberge rivalise même de joliesse. Le plus si pire, c’est que le même breuvage dans sa version canadienne devient « cocktail aux canneberges ».

Ouaip mais cranberry :

  • ça fait mystère. Des airelles, on en a tout le tour du ventre à longueur d’année ; dans l’autre langue, on jurerait un fruit exotique. Rappelons que seuls les spécialistes ès baies anglaises s’y retrouvent à coup sûr entre cranberry (airelle), raspberry (framboise), strawberry (fraise), gooseberry (groseille à maquereau), blueberry (myrtille), blackberry (mûre)…
  • justement, ça fait Blackberry, donc à l’aise avec son époque. Curieuse manie qu’ont les joujous usuels (smartphones, ordis) de s’arroger des noms de fruits d’ailleurs (Blackberry, Apple).
  • ultime « valeur ajoutée », ça fait Cranberries évidemment, ce groupe irlandais grâce auquel on se surprend encore à iodler sous la douche à propos de zombies.

 

C’est peu ou prou ce qu’ont dû se dire les pubeux ayant planché sur « la cranberry » (qu’il a fallu au passage franciser au féminin singulier).
Ou alors c’est juste mon imagination.

Merci de votre attention.