Jamais

 

Il ne faut jamais dire jamais.

Par cet optimisme animé, Fievel délivre à tue-tête l’un des paradoxes les plus intéressants de la langue. A méditer longuement, comme cet adage lennonien :

Life is what happens to you while you’re busy making other plans,

autre manière de dire qu’on ne sait jamais.

But revenons à nos moutons, moutons.

On l’a vu, jamais marche avec la négation. L’adverbe se laisse pourtant malaxer jusqu’à virer sa cuti : « si jamais » = d’aventure, « à jamais » = pour toujours, on n’invente rien. La locution « au grand jamais » le substantive carrément.
Ainsi, sous ses airs de ne pas transiger, le drôle cache un cœur tendre.

 

Ohé ohé, pour rappel, il était un petit navire qui n’avait ja, ja, jamais navigué. Or çà, n’aurait-on pas vu ja quelque part ?
Ça se confirme au pied de l’arbre généalogique.

« Ja non… mais », dès le Xe siècle, évoque un fait appelé à ne jamais se reproduire. La locution, chahutée dans le voyage, se fige en « ja mais ne ».
Evacuons ja tout de suite – son sens en ancien français, précisément. Dans « des ja » (« dès à présent »), il file aussi vite que son aïeul latin jam, « maintenant, dans un instant ». Onomatopée comme boum ou vlan ?
Vous n’y êtes pas. Jam n’est jamais que diam, forme collatérale de diem, ce « jour » bien connu des carpettes qui en profitent pour ne rien branler.

 

Jamais au sens positif avait donc tout loisir de se radiner au XIIe siècle : « un jour dans le futur » ou « à partir de maintenant et dans l’avenir ». Quel adverbe épouse désormais ce sens ? Je ne vous le fais pas dire.
Mais, hors objection, ne se niche donc pas uniquement au sein du délicieusement suranné « n’en pouvoir mais ». Et comment traduire « ja non… mais » autrement que par « jamais plus » ? Si le mais originel est un plus déguisé, il faut en blâmer le latin magis, anciennement magnus (on saisit mieux la supériorité) puis magius avant qu’on ne le bouffe de tous côtés.

 

Avouez qu’on n’a pas toujours droit à pareil festin.

Merci de votre attention.

 

Bleu public

 

Vos paupières sont lourdes… Le talk du soir, ce dernier salon où l’on causebeaucouppourdirequetchi, s’éternise. C’est peut-être moins ce rien qui fatigue que la vision de vos semblables assis à l’arrière-plan, invariablement plongés dans un bleu nuit hagard.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Rouvrez bien les mirettes : passé une certaine heure, un rideau d’ombre bleue s’abat sur le public. Lors de quel grand sabbat a-t-on équipé d’œillères unicolores le moindre technicos du PAF ?

Façon chappe :

qui-veut-gagner

Qui veut gagner des millions ?

… ça peut se justifier.
Mais depuis les tablées nocturnes du hardi çon,

tout-le-monde-en-parle

Tout le monde en parle

tous les ceusses du fond sont condamnés à se transformer en schtroumpfs :

vous-trouvez-ca-normal

Vous trouvez ça normal ?

on-nest-pas-couche

On n’est pas couché

Parole, le hiatus est si net avec la pleine lumière du plateau qu’on jurerait qu’ils les peignent, les gens.

 

Evidemment, l’animateur et ses pipelettes doivent se détacher à l’écran, afin de tuer dans l’œuf toute inattention de notre part. Légitime, la pénombre. Mais pourquoi bleue, re-bleue et re-re-bleue, sacrebleu ?

On exagère, y’a des relavasses étudiées pour défier toute concurrence :

fog

Semaine critique

Déjà peu éclairé, l’auditoire bleuit-il en signe d’inutilité totale ? Détrompez-vous. Il fait partie intégrante du pestacle.
On connaît ces jeux du cirque avec applaudissements 100 % spontanés ou huées du même tonneau, selon l’humeur du chauffeur de salle dont le joli métier consiste à intimer l’ordre d’être d’accord avec le dernier qu’a parlé. Vous avez dit « peu éclairé » ?

D’ailleurs, observez le premier rang trié sur le volet (surtout chez le Thierry susmentionné). Recyclage machiavélique du punctum de Roland Barthes, alias le « détail qui tue » qui nous retient de zapper en attirant l’œil sur un décolleté visage…

 

Comme par hasard, quand le niveau monte d’un cran (dès qu’on distingue les genoux des invités, méditez là-dessus), exit l’anonymat bleuté :

ce-soir-ou-jamais

Ce soir (ou jamais !)

lgl

La Grande Librairie

Et vive la télé qui ne nous prend pas pour des bleus.

Merci de votre attention.