Comment neutraliser celui qui beugle à 2h37 ?

 

Il y a des fous sympathiques. Pas lui.

Personne ne beugle à 2h37 du matin sous les fenêtres, même à lui, ça n’a pas dû échapper. Contre toute loi physiologique (sans parler de bienséance), il s’en est pourtant fait une spécialité. Histoire de sortir du lot, sans doute.

Ses borborygmes retentissent donc dans la nuit à intervalles réguliers. Et de rue en rue, ce qui, vu le temps d’enfilage d’une robe de chambre et de vos savates, rend très difficile l’admonestation de vive voix.

 

Au-delà du fait que la case qui lui manque est pleine à ras bord de piquette, l’homme est très malheureux. Mais aussi – et surtout – très khôn. Il conviendra d’abréger ses souffrances sans angélisme ni apitoiements excessifs.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en ouvreur d’œil civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  L’individu, semble-t-il, ne dort jamais. N’allez pas lui faire remarquer que vous ne demandez que ça : il n’en voit pas l’utilité. Disposez plutôt des pièges à khôns dans tout le quartier, c’est pas ça qui manque.

 

♦  Criez plus fort que lui. Attention, même avec de l’entraînement, vous n’y arriverez pas seul(e). Installez sur toute l’habitation un système de haut-parleurs qui diffuseront vos « taaa gueuuuuuuule » jusqu’à la banlieue de Jupiter.

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♦  Travailler de nuit juste pour éviter son manège ? Le bougre a tout prévu et vous suivra à la trace, car les boulets ne meurent jamais. Décalez plutôt vos horaires pour ne vous coucher qu’à 2h38, une fois le dernier beuglement éteint.

 

♦  L’écriteau « attention, chien méchant » n’aura qu’une portée limitée. La terreur nocturne ne se gratte déjà pas pour vous, il n’aura aucun scrupule à réveiller un clébard, montrerait-il les dents. Agitez plutôt la menace d’autres prédateurs : « attention, gorille mangeur d’hommes » ou « attention, poulet en faction ».

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Ankylosé

 

Vous vous allongez avec un bon bouquin. Ou devant une émission qui vous bercera jusqu’à l’extinction des feux. L’indolence personnifiée. Au point d’attendre au maximum avant de vous retourner, n’y tenant plus, sur le flanc non ankylosé.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Jouissance suprême, avouez. Mais qui met au jour plusieurs vérités troublantes : non seulement nous sommes tous des sado-maso en puissance mais ankylosé gagne sur tous les fronts. Sa beauté de statue grecque nous subjugue tandis qu’on se délecte de son contraire, allez comprendre.

Rappelons que l’adjectif résulte d’ankylose, « perte totale ou partielle du mouvement propre à une articulation » (pour les toubibs), simple « gêne de mouvement temporaire » (pour l’homme de la rue). Les trottoirs ne brillant point par leur confort, c’est chez l’homme de la rue qu’on relèvera les occurrences les plus nombreuses d’ankylosé.

 

Fin XVIIIe, les académyciens préconisent ankilose. Mais voici ce qu’on peut lire deux siècles auparavant chez ce bon docteur Ambroise Paré :

Le bras ne se peut plier ny estendre. Et tel vice est nommé ancyle ou ancylosis.

Heureux temps où chaque mot charriait encore son lot d’hésitations : francisation franche ou hellénisme intégral ?
Sur ce coup-là, nous accouchâmes d’un compromis pas trop dégueulasse : finale à la française (-se et non –sis, encore visible dans psoriasis, éléphantiasis et autres visissitudes) mais dépaysement du k, garanti depuis le IIe siècle (ankýlos, « courbé »).

 

Poursuivons jusqu’au bout de la courbe. Un autre mot est là qui fait l’angle, planqué depuis le début. Mais c’est angle !
Passé par le latin angulus, il doit surtout une fière chandelle au radical indo-européen ang- ou ank- signifiant « plier ».

 

L’étymo nous enchante parfois à des degrés insoupçonnés.

Merci de votre attention.