Basse-cour

 

C’est de la triche, caquetez-vous déjà, l’étymo d’un nom composé, on peut tenir le crachoir trois jours avec ça. Vouliez qu’on s’attaque uniquement à cour ? C’eût été trop court. Qu’à basse ? Absurde : pourquoi justement au féminin ? Pourquoi pas, auraient répondu les blasés du masculin qui l’emporte. Et tout le monde de se bastonner à coups de « théorie du genre ».

Mais revenons à notre basse-cour, moutons.

A notre époque urbanisée, rurbanisée et rerurbanisée, l’idée que nous nous faisons de l’endroit est peu ou prou celui où cohabitent veau, vache, cochon, couvée (pas vous mes moutons, de peu). Plus tout le bestiaire par métonymie. Afin de bien embrasser la notion de basse-cour, si on revenait aux fondamentaux, comme disent les khôns ?

Pour l’architecte, basse-cour est la « cour intérieure d’une forteresse », par définition plus basse que la tour d’enceinte. Ou, pour les non-châtelains, la « cour distincte de la cour principale, où se trouvent les écuries et les dépendances ». Il fut même un temps où basse-courier était un full-time job, comme disent les khôns. L’individu occupant cette noble fonction se voyait confier les soins de la basse-cour – ramasser les fientes d’Edwige, en gros (Edwige étant la poule favorite de Monsieur et Madame). Et Dieu sait si elle en usinait de la chiure, Edwige.

 

Au Xe siècle (vous vexez pas si on accélère un chouïa), cort ou curt désignait l’« espace découvert entouré de murs », partant, la « ferme » (vous l’avez cherché) ainsi que la « résidence d’un souverain et de son entourage » (écrit cour à partir de Louis XIV).
D’où plus tard « faire la court », courtiser (afin de gagner les faveurs de qqn).

Bien plus tôt, on avait formé cohors, « cour de ferme » aussi bien que « troupe » des campements romains (cohorte), sur cum (« avec ») et hortus (« jardin clos »).
Et hop ! Horticulture. Hortensia. Hortense, toujours fourrée avec Edwige.
(Au passage, qu’on regarde à cour ou à jardin, comme disent les metteurs en scène, l’étymo s’en bat l’œil, c’est kif-kif.)

Cohors suit ensuite son cours vers le bas latin curtis.
A ne pas confondre avec le court latin bassus qui, avant de mettre bas bas, est attesté au sens de « gras, obèse ». Baba, qu’on en reste.

 

Basse-courier dut tomber en désuétude quand la confusion avec cette dondon de factrice commençait à devenir embarrassante. Edwige n’eut alors pas d’autre choix que de se torcher toute seule, toute Edwige qu’elle était.

Merci de votre attention.

 

« Du lard ou du cochon »

 

Désarmé face à un interlocuteur pince-sans-rire, on a tôt fait de se demander « si c’est du lard ou du cochon ». Certains iront puiser dans le contexte ou chercher l’avis d’un tiers, pour mieux lever l’ambiguïté du propos. Ambigu, dites-vous ? Et si nous zieutions l’expression elle-même ?

Mais revenons à nos lardons, cochons.

Ecarquillement, révélation et décontenance : le lard, c’est toujours du cochon, dites donc. Hof oui, au hasard d’une boucherie hallal, kasher, d’un rayon de supermarché, vous trouverez bien des barquettes de « lardons » de volaille ou de canard, voire de saumon fumé ben voyons. Soyez sur vos gardes, c’est pour éviter d’écrire « finement émincé » (on a déjà essayé de vous faire le coup en dénaturant le tiramisù). Or, contrairement à ce qu’on a longtemps cru, le lardon n’est pas le fruit du lardonnier mais un petit bout de lard et le lard c’est dans le cochon, où tout est bon. A quand une AOC pour les lardons ?

Aussi, juger du sérieux ou non d’une assertion en n’ayant pour alternative que lard ou cochon revient à dire « pile, je gagne, face, tu perds » ; on n’est pas plus avancé. Jamais ne vous avait-ce frappé non plus, pendant toutes ces lunes ?

Au rang des absurdités alimentaires se faufile également « vouloir le beurre et l’argent du beurre ». Allez allez, où a-t-on observé qu’une motte de beurre disposait d’une fortune personnelle ? Avait des radis par-devers elle ? Voilà qui ne manquerait pas de sel. A l’inverse de sa voisine du dessus, la formule veut donc clairement dire ce qu’elle veut dire, à savoir désirer une chose parfaitement impossible.
Cholestérol toujours, la question « et mon cul, c’est du poulet ? » risque de rester longtemps en suspens. Le seul qui pourrait à bon droit la poser – le poulet – n’est pas doué de parole. Le serait-il d’ailleurs qu’il n’y aurait pas lieu de s’interroger : oui, son cul, c’est bien du poulet.
Quoique le terme croupion soit plus approprié. Le cul, c’est pour les cochons et ça ne donne pas de lardons, cette affaire.
Au moins un abus de langage que la Grosse Distribution n’osera pas se permettre.

Merci de votre attention.

 

Vachement

 

Vous pensiez vache sacré ? A l’abri de la désuétude ? Vingt contre un que l’épithète et son excroissance vachement auront bientôt rejoint la cohorte des fichtrement, diantrement et autres bigrement has-been.

Mais revenons à nos vaches, moutons.

Vache est particulièrement prisé de l’argot dès le début du siècle dernier (« Mort aux vaches ! » adressé à la flicaille, « Ah les vaches ! » à des salauds lambda ; quant à « l’amour vache », on s’y rend coup pour coup). Connotation étonnamment belliqueuse quand on connaît le caractère du coolos animal. Le seul de son règne, d’ailleurs, à avoir mis bas un tel adverbe. Et glouton-gloutonnement ? Ta-ta-ta, le morfal sur pattes fut ainsi baptisé du fait de sa gloutonnerie.

Ce sens péjoratif a permis, en 1906, l’éclosion de vachement (« d’une manière méchante »). Après-guerre, retournés comme une crêpe, adjectif et adverbe deviennent des superlatifs familiers. De l’interjection admirative ou incrédule :

La vache ! (= Bigre !),

nous sommes passés à :

Vachement beau comme coin !

ou, par locution :

Un vache de beau coin.

Il arrive que d’aucuns, d’humeur guillerette, y aillent de leur « vachtement ». Les linguistes assermentés qualifieront la chose par un mot vachement savant dont ils ont le secret.

 

Voyez-vous ça, bien avant de voyager via le latin vacca, notre vache viendrait d’une antique langue indienne, le védique, où vaçati signifie « mugir ». Véridique ! C’est Littré qui le dit. Et vu que nous avons formé mugir (de l’ancien français « muir ») sur le meuh de la vache, qui nous dit que les verts pâturages d’Inde ne retentissaient pas de « wazaaaaa » ?

De même, si le grognement du cochon (« groink ») semble tout indiqué, on est bien embêté pour désigner le cri du cochon d’Inde. Le malaise grandit encore dans le cas de la dinde d’Inde. Laquelle, loin de glouglouter comme nos ressortissantes à jabot, s’épuise en « booollywood ! booollywoooood ! » qui ne laissent pas d’intriguer la communauté scientifique.

Merci de votre attention.