Grammaire

 

A l’instar de mammaire et sommaire évoquant respectivement implants et un plan, grammaire peut se targuer d’être la mère nourricière du discours. A l’écrit comme à l’oral, c’est elle qui fait la phrase debout tenir. Plus intuitive que la syntaxe.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Ainsi que nous le rappelaient M. Paquin et les dicos du siècle dernier, la grammaire, c’est tout bête :

Art de parler et d’écrire correctement.

Le vocable en impose tant qu’il désigne aussi un

ouvrage didactique qui décrit les éléments, les procédés d’une langue

voire, par analogie,

l’exercice d’un art,

quel qu’il soit. Et même, début XIIe, le

premier des arts libéraux qui comprend l’étude du langage correct et de la littérature.

Alors qu’on ne se baladera jamais avec une orthographe, une trigono de photographie ou tout autre chimérique manuel sous le bras.

 

Les férus de grammaire noteront que l’adjectif tiré du nom fait grammatical. En cause, le latin grammatica, pompé sur le grec γραμματικη ́, issu de γράφω, « écrire ». Vous aviez oublié de réviser votre alphabet, pas grave : on reconnaîtrait graphein entre tous. Ne serait-ce que dans orthographe et photographie (« écrire droit », « écrire avec la lumière »).

Au passage, on retrouve notre paire de m dans des termes comme télégramme (« écrit à distance »), programme (« écrit devant ») et même instagram si toutefois cette application de « photo[graphies] instantanées » avait été conçue en français.

 

Quant au verbe grec, il serait resté dans les cartons sans le concours de l’indo-européen ghreb- (« égratigner ») qui est aussi le père de graver.
Conclusion : papier et stylo auraient été inventés plus tôt qu’on ne s’embêterait pas avec la grammaire.

Merci : interjection, exprimant la gratitude ;
De : préposition, introduisant le complément d’objet :
Votre attention : adjectif possessif, nom féminin, complément d’objet indirect de merci.

 

Pantois

 

Exhumons aujourd’hui cet adjectif rare, qui se laisse peu approcher si ce n’est par matois, patois, cacatois, Artois, régime crétois, toi toi mon toi et courtois. On énumère moins pour le plaisir de la rime que pour celui de caser cacatois, qui ne se savoure pas tous les jours.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Décidément misanthrope, pantois s’accommode exclusivement du verbe laisser et du substantif khônnerie. Cherchez bien, vous ne serez pantois pour aucun autre motif. On vous trouvera d’ailleurs rarement pantoises, filles du sexe féminin, voire jamais selon certains dicos. Mais rassurez-vous, les occases ne manquent jamais de rester interdites, sidérées, comme deux ronds de flan. N’oubliez pas que la khônnerie se situe au-delà des mots.
Encore plus rare est l’emploi de pantois au sens de pantelant, survivance de l’ancien françois.

 

Ainsi, en 1546, c’est un « couillon pantois » que Rabelais nous dépeint. Diantre. Celui-ci déployait-il une khônnerie si monumentale qu’il se l’auto-infligeait ? Si tel est le cas, notre homme était plus proche d’une vive agitation que de la stupéfaction habituelle puisqu’on entendait alors par pantois « palpitant, haletant » (et à peine plus tard, « penaud »).

La faute au vieux verbe « pantaisier, pantoisier », « palpiter, frémir », en vigueur du XIIe au XVIe siècle. Adopté sans retouches du latin populaire pantasiare : « avoir des visions, rêver », qu’on retrouve dans les patois ritals (on y revient, aux patois, ça mériterait de hisser le cacatois) sous la forme pantasciari (sicilien) et pantasiari (calabrais).

Ça se confirme dans l’expression :

Je rêve

parfois augmentée d’un « non mais » incrédule, pour mieux marquer le fait que c’est pas possible d’être aussi khôn.
De « rêver » à « cauchemarder », il n’y a qu’un pas ; le sentiment d’oppression a vite fait de surgir, et les palpitations avec lui.

 

Oh mais sur ce coup-là, le latin n’est qu’un intermédiaire ayant prélevé sa dîme au passage. A savoir le h grec, celui de phantasia, qu’on ne présente plus, mes moutons.
Quoiqu’en lui faisant les poches, on a tôt fait de tomber sur phantos (« visible » → fantasme, fantôme), phainesthai (« apparaître » → phénomène) et, tout au fond, phaos, phos (« lumière » → phosphore, photo, phare…).

Le couillon de tout à l’heure n’est peut-être pas une lumière mais dites-vous que vous compensez un peu en restant ostensiblement pantois devant lui.

Merci de votre attention.