Comment décongeler en quatrième vitesse ?

 

Il y a du pourléchage dans l’air : vous avez prévu de mitonner un de vos plats favoris, celui pour lequel vous aviez repéré les victuailles idoines, dûment congelées pour l’occasion.

« Prévu » jusqu’à un certain point. Car la veille au soir, comme un khôn, vous omîtes de décongeler l’ingrédient de base. Résultat : vous vous retrouvez le jour J à court de bonne chère comestible – et de gros mots à votre propre encontre. Devant la porte ouverte du congélo, le sens de l’expression « s’en vouloir » vous apparaît soudain avec une vigueur redoublée.

Pour sauver les meubles, il conviendrait d’accélérer drastiquement le processus de décongélation. Mais tout choc thermique serait fatal à votre plat.
Et pas question de tout bazarder aux ordures, le gâchis ne serait rien comparé aux fuites.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en décongélateur civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Aux grands maux, les grands remèdes : produits frais du jour. Comment faisait-on avant Thomson et Marie Curie, mm ?

 

♦  Réchauffez le tout sous les bras ou dans l’entrejambe, en prenant soin d’enfiler une combinaison pour éviter les engelures.

 

♦  Soufflez dessus à plusieurs, en retournant régulièrement.

 

♦  Puisque vous ne pouvez pas agir sur la température, compressez le temps. On peut, par pure convention, voler une heure à tout le monde deux fois par an. Rien ne vous empêche d’en faire autant, a fortiori dans l’enceinte de la cuisine où vous ne dérangez personne.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Frigo

 

Boââh mais frigo, ça vient de Frigidaire, tout le monde sait ça, faut arrêter…

Voilà l’étymo dont vous vous contentez généralement, mes pauvres moutons. Un ourlet à la marque déposée, comme pour régulier (réglo) ou mécanicien (mécano). Les anglophones eux-mêmes ne disent-ils pas familièrement fridge (de « Fwidgidaiwe ») ? Merci, au revoir m’sieu-dames.
Alors vous, vous laisseriez les choses en plan et le frigo grand ouvert ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Bé oui, pourquoi justement « Frigidaire » ? Vaguement à cause de réfrigérateur, non ? Me dites pas que le mot vous est inconnu (c’est Inuit ça quand même). Il ne vous aura pas non plus échappé que la bête sert à réfrigérer la boustifaille, et non les nouveaux-nés destinés, eux, au congélateur (ou congélo, décidément, que de tendresse dans ces petits noms). Le verbe, intact depuis le refrigerare latin (« refroidir, rafraîchir »), est venu du « froid » (frigus), ou plutôt des ceusses avec qui on était en froid, à savoir les Grecs (ῥῖγος, de même sens).

Quoique rien n’eût été possible sans l’entremise de sriges-, lointain radical indo-européen (encore lui) dont la seule sonorité évoque ce à quoi on n’a pas envie de se frotter. A rapprocher de la rigueur de l’hiver alors ? Beuh exactly. Sans compter, of course, toute la smala des frais, froid, frisquet, frisson, frimas, frileux, frigorifié et même frigide – ce qui ne réchauffe point l’ambiance.

Résultat, quand General Motors commercialisait son Frigidaire dans les années folles, elle ne faisait que recycler le frigidarium, « partie la plus froide des thermes romains ».

 

Mais le plus tordant, c’est que d’après tous les bons dictionnaires latins, frigo, 1e personne de frigere, peut signifier également « je fris ». J’fais griller, quoi ; Monsieur Graillon, en somme.

Et c’est pas tout. Hors la poêle, on trouve aussi frigere dans le sens de « sauter bruyamment ». Sans rire hein ! Ç’a d’ailleurs donné fringuer, en ancien français (« s’agiter en dansant, gambader »). Qui nous vaut les actuels fringant et fringues (« habits pour aller fringuer », on ne peut rien vous cacher).

 

Le froid, suffit de se fringuer en conséquence, pas la peine d’en faire tout un plat.

Merci de votre attention.