Imbroglio

 

Il nous coûte de l’admettre mais imbroglio est un mot 100% rital. Cet embrouillamini d’importation se prononce par chez nous avec toutes-les-lettres-bien-détachées. A la sauce native, il s’avale pourtant aussi vite que des tagliatelles. Lesquelles vous exigerez dorénavant servies à la sauce imbroglio.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le petit animal ne s’est pas contenté de franchir les Alpes. On l’a aussi à la bouche au-delà des falaises de Douvres, où il s’écrit exactly pareil. Et ce depuis qu’il naquit d’imbrogliare, « embrouiller », au XIVe siècle.

On reconnaît derrière son préfixe la racine brogliare. D’autant plus zaisément que eh oh, c’est un mot à nous ça, brouiller, pour ne pas le nommer (au risque d’embrouiller la démonstration).

En hors-d’œuvre avant les œufs brouillés, un peu de breu, bro, bruþą. Qu’est-ce que c’est monsieur, breu, bro, bruþą ? Un « potage » ou « bouillon » proto-germanique (un brouet, disons le mot), mélangé sur la base de l’indo-européen bhreuə, « bouillir ».
D’où le vaporeux brouillard dont seuls les débrouillards parviennent à s’extirper.

 

L’imbroglio à la française déboule pour sa part fin XVIIe au sens de « confusion » puis de « situation embrouillée » un siècle plus tard – ce qui revient confusément au même. Imbroille voire imbroïlle (attestés jusqu’au XIXe siècle !) lui font concurrence avant de lui céder la place ainsi qu’à notre embrouille moderne.

 

Comme quoi tout ce que la Méditerranée charrie de –gli est voué à finir en –ille. Meglio/meilleur, foglio/feuille, Puglia/Pouilles bien sûr, plus toute une bande de coglioni à éviter à tout prix.
Et scoglio ? « Rocher » italien certes, mais surtout écueil, à éviter à tout prix derechef.

Merci de votre attention.

 

Pantois

 

Exhumons aujourd’hui cet adjectif rare, qui se laisse peu approcher si ce n’est par matois, patois, cacatois, Artois, régime crétois, toi toi mon toi et courtois. On énumère moins pour le plaisir de la rime que pour celui de caser cacatois, qui ne se savoure pas tous les jours.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Décidément misanthrope, pantois s’accommode exclusivement du verbe laisser et du substantif khônnerie. Cherchez bien, vous ne serez pantois pour aucun autre motif. On vous trouvera d’ailleurs rarement pantoises, filles du sexe féminin, voire jamais selon certains dicos. Mais rassurez-vous, les occases ne manquent jamais de rester interdites, sidérées, comme deux ronds de flan. N’oubliez pas que la khônnerie se situe au-delà des mots.
Encore plus rare est l’emploi de pantois au sens de pantelant, survivance de l’ancien françois.

 

Ainsi, en 1546, c’est un « couillon pantois » que Rabelais nous dépeint. Diantre. Celui-ci déployait-il une khônnerie si monumentale qu’il se l’auto-infligeait ? Si tel est le cas, notre homme était plus proche d’une vive agitation que de la stupéfaction habituelle puisqu’on entendait alors par pantois « palpitant, haletant » (et à peine plus tard, « penaud »).

La faute au vieux verbe « pantaisier, pantoisier », « palpiter, frémir », en vigueur du XIIe au XVIe siècle. Adopté sans retouches du latin populaire pantasiare : « avoir des visions, rêver », qu’on retrouve dans les patois ritals (on y revient, aux patois, ça mériterait de hisser le cacatois) sous la forme pantasciari (sicilien) et pantasiari (calabrais).

Ça se confirme dans l’expression :

Je rêve

parfois augmentée d’un « non mais » incrédule, pour mieux marquer le fait que c’est pas possible d’être aussi khôn.
De « rêver » à « cauchemarder », il n’y a qu’un pas ; le sentiment d’oppression a vite fait de surgir, et les palpitations avec lui.

 

Oh mais sur ce coup-là, le latin n’est qu’un intermédiaire ayant prélevé sa dîme au passage. A savoir le h grec, celui de phantasia, qu’on ne présente plus, mes moutons.
Quoiqu’en lui faisant les poches, on a tôt fait de tomber sur phantos (« visible » → fantasme, fantôme), phainesthai (« apparaître » → phénomène) et, tout au fond, phaos, phos (« lumière » → phosphore, photo, phare…).

Le couillon de tout à l’heure n’est peut-être pas une lumière mais dites-vous que vous compensez un peu en restant ostensiblement pantois devant lui.

Merci de votre attention.