Jurons un peu

 

Stade ultime de la déliquescence des mœurs : on n’est plus foutu de s’insulter.
Rassurez-vous, on se déversera toujours des tombereaux de fiel à la fiole – du moins tant que la bagnole existe. N’empêche, l’invective en tant qu’art se perd.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Rien qu’à l’échelle d’une vie, que de noms d’oiseaux envolés au gré des vents sans jamais réapparaître ! Pour un connard certes libérateur, combien de roulures, de couilles molles, de triples buses, de pedzouilles et de gougnafiers magnifiques tombés dans l’oubli ?

Sans viser nécessairement la perfection littéraire d’un Mallarmé et son

aboli bibelot d’inanité sonore

ou le flot oulipien du capitaine Haddock, impossible à mettre en pratique :

haddock

… élevons-nous au-dessus de la mêlée, putain de vérole ! Crachons vraiment ce que nous avons sur le cœur ! Traduisons, comme la langue nous y autorise, les mille nuances d’une brusque vexation, d’un ressentiment passager, d’une aigreur recuite !

Mais que grossièreté ne rime pas avec vulgarité, que diable. Imaginez qu’il faille relever dans nos discours les occurrences du mot merde. L’éternité n’y suffirait pas. Même avec « va chier », on serait pas près de la retraite.

Je vous vois venir. Cette pouffiasse, ce gros plouc ne méritent pas en plus qu’on se triture le citron ! Détrompez-vous. Plus votre lexique ordurier sera étendu, plus votre vis-à-vis mesurera dans quel mépris à nul autre pareil vous le tenez.

 

Laissez-moi vous rapporter un néologisme uniquement prisé des autochtones boutonneux du bled qui me vit croître et encore, dans sa partie septentrionale et pour quelques lunes seulement. Cette répartie consistait à contrer une insulte par :

Nasta

voire

Nanasta

sans autre forme de procès.
Plus vite cette contraction de « Non c’est toi » (version éphémère de « c’est çui qui l’dit qui est ») fusait, plus le locuteur en retirait de gloire.

La même époque décidément peu inspirée connut la vogue des « Ta mère », au nombre (limité) desquels :

Ta mère en slip au Monoprix ;
Ta mère, elle suce des ours.

Ultime quoique consternant sursaut d’originalité car depuis lors, le taquet de l’injure semble se situer à sale bâtard. Difficile de tomber plus bas.

 

Seul remède : ne pas se contenter du tout-venant, racler le fond de sa pensée !
Ainsi naîtront les perles telles que « va te faire bouillir », chère au champion du monde de 98 Emmanuel Petit.
Ou ce lâcher de clebs d’anthologie :

Vulgaire ? La classe absolue, oui !

Merci de votre attention.