Fût-ce

 

Parmi les tours figés dont le bon peuple raffole, « fût-ce » ne brille point par sa simplicité. Subjonctif imparfait : on ne devrait le sortir que pour les grandes occasions. Pensassiez-vous.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Dans le langage parlé et même écrit, le moindre présent de l’indicatif semble prétexte à « fût-ce », « fût-il », « fussent-elles »… Jamais « fussé-je » bizarrement. Ben quoi, on se dégonfle ? Il ne s’agit que de « je fusse » inversé. L’accent aigu ? Il évite d’avoir à bafouiller « fusse-je ».
Lorsque « fût-ce » fuse, rhabillez-le à la première personne pour le mettre en short.

 

Et « dussé-je » alors ? En complet décalage lui aussi avec le futur qui lui colle aux basques :

Je le retrouverai, dussé-je y laisser ma peau.

Allons bon. Devoir débarque ici déguisé comme « fût-ce ». Alors que la soirée n’est manifestement pas déguisée.
A-t-on vraiment besoin de « dussé-je » pour signifier « même si je devais » ? « Devrais-je » ne s’en charge-t-il pas tout seul comme un grand ? Moins goûtu, certes, mais il accompagne son futur sans chichis.

 

Et la concordance des temps, si pratique pour ne pas se triturer les méninges ?

J’aurais aimé la voir

[conditionnel passé]

… ne fût-ce qu’un instant

[subjonctif imparfait : pas de lézard].

Mais en présence du présent,

on ne maltraite pas la langue

aucune chance que « fût-ce » suive !

… fût-ce pour frimer.

Et le pire, c’est qu’on est par ailleurs inconditionnel du conditionnel, ne serait-ce que dans « serait-ce ». Pourquoi lui préférer un imparfait du subjonctif sans aucun rapport avec la choucroute du moment ?

 

Encore eût-il fallu que je le susse.

Voilà qui est chose faite.

Merci de votre attention.

 

 

« En filigramme »

 

Certains concepts un brin périlleux n’apparaissent à notre esprit plein comme un œuf qu’en filigrane. Aussi écorche-t-on le mot qui les porte. On évitera donc d’affirmer qu’« en filigramme » sort de la bouche des cuistres, appellation obscure et pédante comme ceux qu’elle désigne. Les auteurs de ce barbarisme (cette barbarie ?) seront plutôt, à proprement parler, des khôuillons.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Car il faut bien reconnaître que dire « filigramme » pour filigrane à cause de milligramme, c’est un peu khôuillon. Même si, on le concède volontiers, tout ce petit monde est atteint de paronymie – autre terme à prendre avec des pincettes si on n’est pas sûr – et que cela constitue une circonstance atténuante, comme l’idée de ténuité commune.

Comment ? Exténués ? Voici pourtant une autre excuse pour les tenants de « filigramme » : l’hésitation remonte à loin.

1664 très exactement : en Orfèvrerie du Sud, on utilise alors la technique du « filigramme » pour dorer une belle pierre qui mousse. Dès 1665, filigrane lui fait concurrence. En 1818, « filigramme » joue toujours des coudes dans le sens qu’on lui connaît : « marque que l’on voit par transparence dans une feuille de papier ». Il faut attendre 1835 pour que filigrane triomphe dans le dico académique grâce à ses racines zitaliennes : filigrana, littéralement « fils et graines » dessinant la fameuse empreinte dans le papier.

On peut être d’autant plus attiré par « filigramme » que, pour ne rien arranger, le papier, ce saligaud, possède un grammage, mot des papetiers pour dire poids (60 g/m², 90 g/m²…).
D’où ces vers immortels du poète :

Sans mentir, si votre grammage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le renard s’en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »

Vous aurez lu entre les lignes : toujours replacer le frometon dans son papier.

Comme quoi, devant le vocabulaire, on a souvent les yeux plus gros que le ventre.

Merci de votre attention.