En forme de cœur

 

Spontanément, vous pensez à ça :

Or, les cardiologues le voient plutôt comme ça :

Et qui aurait le cœur à les contredire ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

C’est vrai, on a beau l’inspecter sous tous les angles,

rien qui ressemble de près ou de loin à deux courbes qui finissent en pointe, symbole pourtant universel du siège des sentiments.

D’où vient que nous le figurons toujours de façon aussi cucul-la-praline de la sorte ? Avec ou sans crayon d’ailleurs : nos pouces et nos index réunis suffisent à recréer l’illusion. Et toute l’assistance de trouver ça gnangnan choupinet derechef.
Quant aux < 2 et < 3 du langage SMS, pourquoi ? Prrrt. Le mystère s’épaissit à la vitesse d’une béchamel au galop.

 

Graphiquement, certes, la chose est fermée, pleine et symétrique. Un cocon respirant l’harmonie. A ce compte-là, ceci :

aurait très bien pu faire l’affaire.

 

Inutile de tourner autour du pot : pour ces messieurs, ces deux orbes évoquent inconsciemment les vôtres, filles du sexe féminin, et votre propre attirail, mectons, pour ces dames. L’amour n’a rien à voir là-dedans.

 

Nous ferions de bien piètres anatomistes dites donc. D’ailleurs, avez-vous déjà vu un pancréas ou une vésicule stylisés ? Palpitant excepté, aucun organe vital n’a jamais l’honneur d’être représenté, a fortiori sur le tronc des arbres. Sans doute parce qu’on ne se relève pas d’un cancer du pancréas.
Mais d’une peine de cœur ?
Et d’une béchamel foutue ?

Merci de votre attention.

 

Design

 

Etre un nom ne lui suffit pas. En douce, il se fait passer pour épithète. Et encore, soit c’est « très design », soit pas d’un pouce. Le design ne se contente pas d’un bout de la couette.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Aucun design ne fait l’unanimité. Mais c’est de sa faute aussi. Forme, couleur, matière détonnent avec tout puisque l’objet est designé pour révolutionner le concept. Bref, très peu pour nous.
Ce qui n’empêche pas le designer de rester cet être admiré de tous en secret. Alors qu’au fond, il ne fait que dessiner.
On dit ça à dessein, évidemment.

 

Revenons en Anglaisie dans les années 1580. Le terme design y est tout désigné pour désigner ce que nous appelons alors desseing : « but, projet ». Depuis, on lui a égalisé les pointes, sauf dans blanc-seing qui porte encore la signature du latin (de)signare : « marquer ».

Signe qu’il y a tout intérêt à « suivre » le mouvement, comme l’indique l’indo-européen sekw-no- construit sur sekw-, dont a gardé pas mal de séquelles.

 

Et quel rapport avec dessin ? C’est le même mot. Depuis, on lui a fait les sourcils, mais pas plus tard qu’en 1529, un desseing est une « représentation graphique » frangine du pourtraict. Il a beau virer desing vingt ans plus tard, c’est toujours le digne déverbal de desseigner.
Longtemps gommée, la distinction dessein/dessin n’est actée qu’au début du XVIIIe siècle.

design2

Certains tenteront, avec un succès relatif, de nous fourguer stylique à la place de design. Outre que le mot n’est pas très design, ses spécialistes sont des stylistes, que l’on confondra aussitôt avec les créateurs de mode.
L’autre inconvénient, c’est que la rivalité ne repose sur que dalle : ce sont de vieux amis. Style = stilus = poinçon.
D’où stylo, pas besoin de vous faire un dessin.

Merci de votre attention.

 

Rébus

 

On aurait pu traiter rébus en rébus. Une note de musique, l’autocar du coin et la chose eût été pliée. Tant qu’on y était, deux troènes, un tee de golfeur, suivis d’un mot au hasard, é-ty-mo y passait aussi.
Purée comme nous nous serions poilés.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Les choses en seraient restées là, chacun aurait regagné ses pénates en s’en tapant encore les cuisses. Pour ne se ressaisir qu’à mi-chemin, les derniers soubresauts d’hilarité soudain balayés par la persistante irrésolution du problème : pourquoi « ré-bus », nom d’une charade ?

Les choses, encore et toujours. Nos ancêtres les latins désignaient en effet l’objet, la chose, le moindre truc un peu consistant par res. Si le mot s’employait à tout bout de champ dans les rues de Rome, que ne nous en a-t-il laissé des traces, nom d’une syntaxe sous césarienne ? Et la res publica, c’est pour les chiens ? Et le réel, d’où est-ce qu’il sort, çui-là, à votre avis ?
Pis surtout, surtout, rebus (ablatif pluriel) : des choses.
C’est tellement vrai que dans les premières éditions du dico fin XVIIe, on l’écrivait encore nature, sans accent. Gardez cette info sous le coude.

Car les choses pourraient ne pas être aussi simples.

Près de deux siècles auparavant, rebus est en effet plus équivoque, qui signifie à la fois « équivoque », « mot pris dans un autre sens que celui qui est naturel », la suite de dessins bien connue, un « langage figuré, conventionnel » et même, au XVIe, une « boulette » ni faite ni à faire.
S’engouffrant dans la brèche, certains voient donc dans rebus une forme de rebours (rebous en ancien français), « contrepied » devenu « devinette » au fil des jeux populaires. On soupçonne cette rouée d’Académie d’avoir coiffé rébus de son accent aigu pour éviter, justement, toute équivoque.

 

Aparté à caractère militant : qu’attend-on pour réhabiliter le succulent « parler rébus » de 1845 (causer sans que personne y pige un broc) ? C’est pourtant un sport national auquel, à des degrés divers, nous excellons tous sans exception.
La preuve.

Merci de votre attention.