« En berne »

 

Parmi les expressions toutes faites méritant tarte dans la gueule figure sans conteste « en berne ». Notez que seuls les journaleux et les zéconomistes qui leur font face la prononcent. Hors plateau, au-dessus de l’évier ou d’un gratin de coquillettes, tout ce petit monde reparle normalement, sans que jamais ne lui vienne cette formule à la khôn.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Croissance en berne,
exportations en berne

voire, allons-y gaiement,

moral en berne,

la métaphore, fournie avec le Smith & Wesson, est censée décrire une stagnation. Elle se veut plus soutenue qu’« en panne » ou « au point mort », autres « trouvailles » tirées du lexique médiatique (sans limites) de la montée et de la descente.

 

Berné par ces occurrences au figuré, on en perdrait presque de vue l’analogie avec ce bon vieux drapeau en berne, hissé à mi-hauteur en signe de deuil (mais pas replié, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ‘tention).
L’heure du recueillement a sonné : croissance, exportations et patate ne reviendront plus.
A l’énoncé d’« en berne », l’abattement est instantané. Pire, on n’en voit pas la fin. Imaginez un innocent en cellule attendant la révision de son procès ou une bistouquette rabougrie dans l’espoir d’un prochain garde-à-vous. L’effet est aussi désastreux.

 

Si les déclinologues de tout poil ne parviennent pas à entamer votre optimisme à coups de « banqueroute » ou d’« Etat en faillite », « en berne » rappellera à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas de quoi pavoiser.

Merci de votre attention.

 

Silence minuté

 

Au chapitre des « compressions temporelles », ce qui suit devrait tous nous soulever le cœur parce que tu déconnes avec ça, tu déconnes avec tout : la minute de silence qui ne dure pas une minute. A titre personnel, dorénavant, dès qu’un gus s’avance et déclare : « nous allons respecter une minute de silence », on se marre ostensiblement, nonobstant l’assemblée éplorée.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Une paire d’exemples comme ils viennent :

(moins de 50 secondes)

(42 secondes)

Et la pile est neuve.

Le drame, c’est qu’on sait, au moment de l’attaquer, qu’on ne l’atteindra jamais, la minute. En conséquence de quoi c’est pas la peine de tirer une tronche pareille.

 

Bien sûr, l’expérience de la minute de silence tient du rite initiatique. Qui ne se souvient de ses premiers recueillements collectifs lorsque la solution pour ne pas pouffer sous les dix secondes consistait à fixer ses chaussures (tout en s’efforçant de rester sourd au rire nerveux du voisin et insensible aux éternuements) ? Est-ce en souvenir de cette torture – dont la portée nous échappait alors – qu’à l’âge adulte, nous levons la punition largement avant la fin du sablier ? Soi-disant ni vu ni connu ?

Sur ces entrefaites, on objectera que la minute en question a surtout valeur de symbole. Oooh ben ça change tout, excusez, point n’y étions-nous. Mais alors, symbolique pour symbolique, pourquoi ne pas écourter drastiquement, mettons à 25 secondes ? Vu que, tout bien pesé, on n’a quand même pas que ça à foutre ?

 

Mais n’allez pas croire que nous aurions perdu les notions de respect et d’hommage. Il arrive encore qu’une personnalité tout juste disparue ait droit à 3 jours, pleins et entiers, eux, de deuil national.
Non, c’est juste qu’au-delà de 50 secondes, nous sommes physiologiquement constitués pour redevenir mesquins.

Merci de votre attention.