« Boucler les fins de mois »

 

Une frange non négligeable de la population aurait du mal à « boucler ses fins de mois ». Ceux qui dressent ce constat ne seraient-ils pas mieux avisés de la boucler ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Comme toujours dès qu’il s’agit de pognon, la langue divague.

« Finir le mois », on voit bien. « Boucler le mois », à la rigueur. « Avoir des fins de mois difficiles », on ne le souhaite à personne mais le concept est limpide. Le « bouclage de fin de mois », lui, se dérobe à l’esprit dès qu’il se sent observé.

 

Tâchons de suivre le raisonnement. Ceux qui ne roulent pas sur l’or (v’là que ça redivague) peineraient donc plus à « boucler la fin » de janvier que celle de février, années bissextiles incluses ?

Soit une « fin de mois » commençant à

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n est le dernier jour du mois.

Ceci posé, toutes les « fins de mois » jusqu’en décembre auront 5 jours, c’est mathématique.

 

Partant, le problème vient plutôt de boucler. L’on se gargarise du verbe à cause du budget qu’on n’est jamais fâché de boucler en effet. Or, contrairement à l’expression du jour, « boucler un budget » consiste moins à ne pas l’épuiser trop tôt qu’à y mettre la dernière main. « Avant même que l’exercice ne commence à courir », ajouteraient les pognonneux. Une divagation de plus, heureusement non dénuée de poésie.

Sans compter les interférences avec « se boucler la ceinture », qui joue remplaçant quand « se la serrer » est blessé. Au fait, boucle-t-on sa ceinture ou seulement la fin de sa ceinture ? Ah.

 

Ne nous privons pas des richesses de la langue. Pourquoi ne pas « tirer le diable par la queue » ou « joindre les deux bouts » (que les Zanglais nous envient avec leur « make ends meet ») ?

Merci de votre attention.

 

180°C

 

Avec un nom aussi génial, le plus dur était fait. Que l’auteur de cette trouvaille se dénonce, il aura le droit de lécher le plat à vie.

Quand on s’appelle 180°C, on a tout compris à la cuisine. Ce bel objet – on n’ose dire « revue » tant le contenu, dense, l’allure, sublime de simplicité, incitent à le garder jalousement à l’abri du graillon – paraît deux fois l’an, à raison de 180 pages l’unité (et si y’en a un peu plus, ils vous le mettent quand même).

 

Encore une feuille de chou dédiée à la boustifaille, pestez-vous. Z’avez pas fini de faire la fine bouche ? Trois repas par jour supposent de bien savoir sous quelle table on met les pieds.

180°C les met dans le plat. Au hasard des pages du dernier numéro, on découvre les règles de la cuisine « télé-crochet », édictées par Lucifer (sic). Le ton est léger comme une mousse, à des années-lumière du dénigrement de la malbouffe façon disque rayé.
Car dans 180°C, tout est juste. Et drôle, très très très drôle. Impitoyable même, dès qu’une mode devient trop abstraite pour les épicuriens que vous êtes. A côté, le présent blog fait figure de pipi de chat émulsionné à la petite bière et brisures de roupie de sansonnet.

C’est le format « mook » – ce livre-revue reléguant les autres parutions au rang de touille-salade – qui permet cette écriture non formatée, où la connivence est dans les détails (comme le diable, toujours lui).

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Comme quoi, la cuisine, il y a ceux qui en parlent et ceux qui la font. Sous le vernis du pittoresque, en autant de pages que nécessaire, on partage ainsi la vie de permaculteurs normands. Ou d’un chef étoilé autodidacte, à l’écart des sirènes médiatiques. Quant au gâteau brioché au chocolat, c’est celui de mamie Reine et pas un autre, le cliché en fait foi.

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La devise « des recettes et des hommes » annonce d’ailleurs la couleur (et avec elle le surtitre Reportages/Réflexion/Humeur/Recettes, dans cet ordre). Le tout frais Traité de miamologie, concocté quasiment comme un hors-série, prend même la peine de décrypter pour vous « les fondamentaux de la cuisine par le pourquoi », en croisant théorie (découper/assaisonner/cuire, la sainte trinité) et pratique la plus quotidienne (personne jusque-là n’avait cru bon d’expliquer pourquoi l’ail des patates sautées n’entre en scène qu’à la fin, rogntûdjû). Rien que pour ça, l’équipe des bienfaiteurs au grand complet mérite des poutous. Baveux bien sûr.

 

Ruez-vous les cocos, certains numéros sont déjà épuisés.

 

www.180c.fr

Energumène

 

Trop beaux pour être vrais, certains mots paraissent sortis de nulle part. Energumène en faisait partie jusqu’à la phrase qui précède puisqu’on s’y attaque séance tenante. On peut dire que vous êtes vernis.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Vous conviendrez qu’un énergumène digne de ce nom jure toujours dans le paysage. Son apparition jette le trouble. A peine le remarque-t-on qu’on s’en méfie. C’est vrai, d’où déboule-t-il à la fin ?

Comme on s’épuise à le souligner , pis encore , z’aurez beau faire, les taches de religion incrustées dans la langue restent quoi qu’il arrive. Energumène ne déroge pas à la règle, qui au sens premier (1579) est « possédé par le diable ».
Diable.
Il faut attendre le sens figuré (1734) pour voir taxé d’énergumène celui « qui s’emporte violemment ». Et, plus près de nous, n’importe quel « individu au comportement exalté ou inquiétant ».

La faute au latin energumenos et au grec energoúmenon avant lui : « possédé par le démon ». Pt-pt-pt, ça se confirme.

Tordant : en première partie, on distingue nettement le grec energéô (« je travaille en dedans avec force ») qui devrait vaguement vous rappeler quelque chose un peu d’énergie non mais qui m’a foutu des ramollos pareils.
En mettant de côté la particule en-, on se retrouve en plein « travail » (ergon). Sans trop nous casser la nénette, nous avons formé là-dessus ergonomie (« étude des conditions de travail »).

Qu’il le veuille ou non, l’énergumène est donc travaillé par le daimon, cette « puissance divine » sachant tout de tout, dont on notera pour la petite histoire qu’aux yeux des Grecs, c’était pas le mauvais bougre.

 

Soulignons enfin la sonorité si particulière d’énergumène, qui n’évoque rien de connu sinon Léguman, ce héros animé lui aussi d’une force étrange dont les amateurs de Téléchat se souviennent encore avec frissons.

 

On gratterait volontiers à la porte d’hurluberlu et d’escogriffe mais si c’est pour déterrer une nouvelle soutane alors non alors.

Merci de votre attention.

 

Pourquoi assurer le gros du déménagement lorsqu’autrui n’en fout pas une rame ?

 

Tout le monde est habillé en sale. Comme endimanché mais dans l’autre sens, d’ailleurs c’est samedi. Les coreligionnaires ainsi accoutrés se révèlent parfois sous un jour inattendu, notamment lui là, que vous ne voyiez pas si costaud, sans parler de la petite voisine qui jusque-là ne payait pas de mine.

Le temps de maudire sur dix-neuf générations les dégonflés de dernière minute et vos manches se retroussent toutes seules. Vous partez à l’assaut de l’encombrant comme du fragile, confiant dans la bonne volonté des personnes présentes. Qui toutes, a priori, ont signé pour en chier.

Sauf qu’indépendamment du degré de préparation de la manœuvre, vous êtes tombé dans ce qu’il est convenu d’appeler un déménagement de merde. A savoir que la suée royale qui vous brouille la vue est inversement proportionnelle au foulage de rate des autres. Même le grand costaud ne vous est d’aucun secours.
Redoubler d’efforts n’arrange rien : on vous regarde faire, muet d’admiration dans le meilleur des cas, dans une loquace indifférence le plus souvent.

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Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en bénévole civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Glissez-vous discrètement dans le frigo. En votre absence, une paire de tire-au-flanc finira bien par se couper les doigts à votre place. Leurs ahanements tout proches vous feront savourer votre vengeance comme un plat qui se mange de la même froidure que celle, résiduelle, de l’habitacle.

♦  Personne fors vous-même n’a encore soulevé un traître carton ? Repérez celui marqué SALLE DE BAIN, confiez-le à un membre de la cantonade qui le videra spécialement en vue de la bonne douche que vous allez vous offrir. Après quoi il réempaquètera soigneusement le nécessaire de toilette ayant à peine servi. La feignasse aura fini par se rendre utile et vous vous sentirez ragaillardi à double titre.

♦  Quoique sans limite, la force d’inertie n’incommode jamais ceux qui en font montre. A l’instar du judoka, retournez cette force à votre avantage. Placez deux ou trois individus bien à plat pour caler le chargement, au lieu des couvertures et sangles habituelles. Sinon pissage de sang, du moins estafilade, ces dernières vous auraient de toute façon cherché noise, compromettant gravement la suite des opérations puisque c’est vous qui vous tapiez tout depuis le début.
Dans la foulée, accroupissez-en un au hasard, chaussez-le de patins à roulettes puis commencez à le charger dans cette position. Il fera un excellent deuxième diable.

♦  Entamez à l’écart du groupe la danse de la pluie. Mais attention hein, allez-y franco. Lorsque les nuages s’amoncelleront au loin, incitez votre monde à mettre les bouchées doubles afin de terminer avant le déluge. Changement de braquet garanti.
Si vous avez mal calculé votre coup et que l’orage frappe trop tôt, pas de panique : tout le monde à la douche. Voisine comprise. Cette désastreuse journée pourrait se transformer en souvenir radieux.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Sympa

 

Avez-vous observé comme sympa est déjà sympa en soi ? Formé par apocope (cette amputation des jambes qui nous vaut le p’tit déj en pyja), le mot semble ne faire qu’un avec la chose. D’ailleurs son antonyme antipathique, lui, n’a pas droit à son diminutif ; même entier, on rechigne à le prononcer, l’affreux.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si l’adjectif est devenu passe-partout, c’est qu’il couvre la frange la plus embouteillée de l’échelle des valeurs, pile entre l’ordinaire et l’extraordinaire. Est sympa ce qui laisse un bon souvenir sans prétendre à la postérité. On s’exclame, admiratif :

Sympa, cet appart !
Sympa, ce yaourt !

Sympa nous dispense ainsi d’étayer nos jugements : de même que le film est bien, la moto est bien, bien la chemise, non, vraiment sympa. On considère une soirée sympa comme réussie, une fille sympa comme agréable (alors que l’adjectif résumant « qui gagne à être connu », tu peux chercher).

Dans ce sens, sympa s’est installé à la place de chouette, qui tend à dépérir. Dommage parce que le mot était sympa.

 

De son vrai nom sympathique, l’intéressé a une longue histoire. Les toubibs savent détecter de toute éternité une « douleur sympathique », celle qui se déclare par ricochet à un bobo antérieur. Phénomène de sympathie, qui a fini par désigner au figuré la réaction épidermique provoquée par un être ou une chose. Un quartier de notre système nerveux a même pris le blase de « système sympathique ». Nettement moins sympa que ce qui précède, je ne souhaite à personne d’être atteint de sympathicotonie, sous peine de passer sur le billard pour une sympathectomie

Et que dire de l’encre sympathique, cette substance invisible façon jus de citron que même James Bond se fait avoir, tout 007 qu’il est ! Sens scientifique hérité de la médecine : « qui agit à distance, ou indirectement ». Les acousticiens connaissent par cœur ces « cordes sympathiques » qui vibrent grâce à la résonance de leurs sœurettes.

Il est grand temps de se pencher sur l’anglais sympathy (« compassion »). Faux-ami ? Du tout. Plutôt la version grecque (συμπα ́θεια, « participation à la souffrance d’autrui ») de la compassion latine (cum-patio, « souffrir avec », comme quoi la Passion du Christ était tout sauf une partie de rigolade ouf heureusement que ç’a jamais existé).
Scalpel, please.
Sympathie s’échafaude avec le préfixe sym : « avec », « ensemble » (symbiose, symphonie, synonyme) et le radical παθ- (pathe) : « ce que l’on éprouve », notamment la douleur sous toutes ses formes (névropathe, psychopathe, pathologie…). Ah ? L’apocope de tout à l’heure ne serait-elle qu’un innocent effet de mode ? Cachez ce mal que je ne saurais voir ?

 

Sous la plume de certains critiques est apparu dernièrement l’avatar sympatoche. Çiloui-là, vaut mieux pas en abuser ! Sentez comme on y passe d’une bienveillance feutrée à l’indifférence, voire au rejet déguisé ? Si c’est pour « souffrir avec » une œuvre tout juste sympatoche, alors non, alors.

Merci de votre attention.