« Ni vu ni connu »

 

Locution quasi-adverbiale (les filles du sexe féminin ne l’accordent pas en genre et en nombre, même si on leur demande gentiment) qualifiant par excellence une opération dans le feutré. « Ni vu », on pige. Quant à « ni connu », c’est quoi c’t’embrouille ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’opération susdite humant la sournoiserie, qu’est-ce que « ni vu ni connu » sinon l’équivalent du plus tardif « pas vu, pas pris » ? A ce compte-là, on aurait pu figer la chose en « ni vu ni pris ». Mais nous n’avons rien fait de tel, trop amoureux de notre chère locution, son assonance en u, sa forme bancroche épousant le louvoiement du fond…

 

Tiens donc. Repassons la scène au ralenti.

« Pas vu », on l’a dit, normal, discrétion oblige. Mais pourquoi « pas connu », c’est vrai ça ? Si vous vous aventurez sur la pointe des pieds, n’est-ce pas plutôt pour ne pas être « reconnu » ? Alors alors.

Et quand bien même : vu qu’on ne vous a pas vu, on ne risque pas de vous reconnaître. Encore moins de vous connaître une première fois. Remplacez le verbe voir par entendre, pour voir.

 

A l’instar de « ni fait ni à faire », nivunikonu est certes plaisant en bouche mais son sens résiste à toute analyse un peu sérieuse.
Sans doute l’a-t-on bricolé sous l’influence d’incognito, littéralement « sans être connu », comprenez « là où je ne veux pas qu’on sache que je suis ». Précisément, ce noble adverbe concerne uniquement les gens célèbres voyageant au nez et à la barbe des emmerdeurs de tout poil. L’homme de la rue n’a pas, à proprement parler, de raison de circuler incognito – sauf à vouloir semer ses boulets à lui (et on ne l’en blâmera pas). Aussi se venge-t-il avec de petits trafics « ni vu ni connu ».
C’est vilain mais c’est humain.

Merci de votre attention.

 

Timide

 

On ne naît pas timide, on le devient

disait le grand Professeur Stutz. S’il avait toutefois existé, il aurait pu ajouter qu’une vie entière ne suffit point à se défaire de sa timidité. Certains la soignent en montant sur les planches, d’autres en se forçant à ne pas s’effacer systématiquement devant le piéton d’en face. Sauf s’il s’agit d’un boulet ou d’un fauteur de troubles avéré, auquel cas le changement de trottoir reste la seule alternative.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Ce petit t, ce d discret, ce m lové dans sa coquille et son duo de i pusillanimes ne jouent pas, il faut bien le dire, en la faveur de timide. On jurerait le costume taillé sur mesure, dans la même étoffe d’ailleurs que celui de timoré, ce que confirme toute une panoplie latine (timefactus, « effrayé », timescere, « s’effrayer », timendus, « redoutable », timiditas, « timidité », timide, « timidement », timidule, « un peu timidement » [alias « très timidement »], timor, « crainte, appréhension »), le tout tiré du verbe timere, « craindre ».

Par chez nous, le timide de 1528 (« d’un naturel craintif, facilement effrayé ») aggrave son cas en 1654 : « qui manque d’audace, de vigueur, qui est incapable de prendre des décisions énergiques » (→ chiffe molle). Bientôt, la timidité « se dit du manque de hardiesse dans les ouvrages de l’esprit » sous la plume de Boileau. Et sous celle du contemporain Molière, l’adjectif se fige dans son sens courant : « qui manque d’aisance et d’assurance dans ses rapports avec autrui ».

En vérité je vous le dis : la timidité, c’est rien que des complexes mal placés.

A la lueur de l’étymo revient en tout cas l’idée de « ne pas oser ». D’où la confusion fréquente avec les gens réservés – qui sont en réalité de faux timides (→ n’en penser pas moins).

 

Sur la base de l’indo-européen commun tem-, certains n’hésitent pas à rapprocher notre timide de temetum (« vin pur »), ayant engendré temulentus (« hébété, saoul ») et son contraire abstemius limpide comme la flotte.

Faut pas s’étonner que le rouge nous monte aux joues et qu’on se retrouve à bafouiller pour un oui pour un non en faisant des écarts dans la rue.

Merci de votre attention.