« Etre space »

 

Juger son prochain permet de se placer confortablement de l’autre côté de la barrière.
Si un olibrius a le malheur d’« être space », de quelle barrière parle-t-on ?
L’atmosphère.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Plus encore que son homologue « être speed », « être space » est sur toutes les lèvres. « Etre à l’ouest » ne lui arrive pas à la cheville. Pas plus qu’« être dans la lune », qui implique de « planer » sans nécessairement « être perché », autre ersatz en vogue.
« Etre space », c’est donc être « hors d’atteinte » et pour tout dire « dans son monde ». Ce n’est pas le cas de tout le monde ?

 

Car, à l’instar d’« être speed », space tente de se faire un nom en tant qu’adjectif alors que c’est l’inverse. Vos rudiments d’anglais et de NASA vous le confirmeront, space ne renvoie ni à spacieux ni à spatial, encore moins à espacé mais bien à l’espace. Au-dessus de nos têtes en l’espèce.

Son étrangeté, l’individu « space » la doit donc au fait de flotter en apesanteur, ce qui lui confère une supériorité indéniable.

Oui, tout ça, c’est de la jalousie mal placée.

 

Mais alors, pourquoi pas « être dans l’espace » ou – si l’on escompte absolument se la jouer – « in the space », histoire de ne pas larguer tous les éléments de la fusée en route ?

Sans compter la réputation faite aux astronautes, dont l’importance de la mission exige d’avoir les deux pieds sur terre. Là-haut, pas question d’« être space ».

 

Les poteaux, si l’on emploie space dans ce sens et comme épithète, c’est pitêt qu’on pense en réalité à spécial. « Etre spécial », voilà rigoureusement la définition d’« être space ».

Et puisque nous sommes infoutus de créer des expressions sans recourir à des paronymies de bas étage, en voici d’autres :

être blue (ébloui) / être punk (ponctuel) / être freak (friqué)…

Plus c’est space, plus ça passe.

Merci de votre attention.

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Comment détecter les saisons ?

 

Nos anciens le déploraient déjà dans leur barbe : y’a plus de saisons. Plus l’apocalypse approche, moins on peut leur donner tort.

En voulant changer la face du monde, vos semblables n’auront réussi qu’à dérégler le climat.
Résultat : la saison ne se voit plus à la couleur du ciel (mauve), ni au mercure (dans le mauve), encore moins aux fruits et légumes qui n’ont de saison que le nom.

 

Une année n’étant qu’un cycle de quatre saisons, comme disait Antonio Vivaldi lorsqu’il jouait encore avant-centre dans la pizzeria familiale, si elles disparaissent, comment savoir, à terme, en quelle année vous êtes ? Heureusement, les calendriers à double fond signalent que celle-ci s’achève avec l’avènement du divin chiard.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en terrien civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  L’hirondelle étant une espèce en péril, ne comptez pas sur elle pour faire le printemps. Observez plutôt les cocotiers s’accoupler en forêt de Gennevilliers.

 

♦  Jadis infaillible, le tube de l’été ne se distingue même plus du tube de merde qui vous est proposé le reste du temps. Pour les deux ou trois millions d’années à venir, vous ne repérerez l’été qu’à une chose : le Tour de France.

 

♦  L’automne ? Il commence quand les cocotiers perdent leurs feuilles, allons voyons.

 

♦  Enfin, n’associez pas naïvement hiver et doudoune. Souvenez-vous qu’en changeant d’hémisphère, tout est inversé. Entre votre solstice et celui d’Australie : six mois d’écart. Comme c’est le laps de temps qu’il faut pour y aller (et encore, en marchant d’un pas décidé), ne partez pas en hiver, vous ne connaîtrez jamais l’été australien puisque là-bas ce sera de nouveau l’hiver. En bref : chaque fois que vous ne partez pas en Australie ou que vous arrivez en Australie, c’est l’hiver, ce qui est un bon moyen mnémotechnique.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Pas plus tard que

 

Le côté pratique de « pas plus tard que » nous aveugle. En réalité, y’a pas plus tarte, comme expression.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Même lorsque l’événement colle au présent comme un chewing-gum au bitum (ou un chewing-gume au bitume, ce qui est un drôle de goût pour un chewing-gume), « pas plus tard que » fait référence à un laps de temps écoulé :

je l’ai croisé pas plus tard qu’il y a deux jours ;
c’est ce qu’on disait pas plus tard qu’il y a dix minutes.

C’est là que le bât blesse. Remplacez par « pas moins tôt », bande de gros malins.

Devrait-on pas dire

pas plus loin dans le temps que ?

Les Zanglais, eux, ont trouvé la parade :

no more than two days ago.

Quant à nous, qui n’avons pas de mot de la trempe d’ago pour exprimer la distance entre avant-hier et aujourd’hui, on est bien embêté. Tout juste a-t-on pu bricoler « de ça », voire « en arrière » pour les plus imperméables au ridicule :

il y a dix ans en arrière.

Mochissime, isn’t it ? Et superfétatoire : « il y a dix ans » se suffit à lui-même.

 

Le plus étrange là-dedans, c’est de prendre le continuum à rebrousse-poil. Par rapport au présent, tard se situe plutôt dans le futur, non ?

Dans le passé, il n’est relatif qu’à un moment encore plus ancien :

il est venu tard.

Rendez-vous à trente, honoré à cinquante-deux : non, c’est pas du boulot ça.

Ou alors :

il est venu pas plus tard qu’à trente,

ce qui ne laisse pas d’étonner quand on connaît la propension du drôle à poser des lapins.

 

Tiens,
Justement,
Quelle coïncidence !

c’est ce que sous-entend en substance « pas plus tard que ».

Mais pourquoi cette notion de tardif pour exprimer un passé proche, même s’il résonne avec l’actualité brûlante ?

Mettons fin à cette hérésie. Pas plus tard que tout de suite.

Merci de votre attention.

 

Comment rendre à César ce qui lui appartient ?

 

L’honnêteté vous oblige à rendre à César ce qui appartient à César. Plus facile à dire qu’à faire. Car manifestement, vous ne vivez ni sous la même latitude, ni surtout à la même époque que Jules. Dans ces conditions, lui rendre ses affaires ne va pas en être une mince.

D’ailleurs, qui vous dit que tel ou tel machin de votre fourbi ait réellement appartenu à César ? Bien de l’eau a coulé sous les ponts du Rubicond, depuis le temps. Ce vieux Stetson, cette clé six pans pourraient tout aussi bien être à Auguste ou à Justinien.

domaine-des-dieux-cesar-asterix

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en restitueur civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Demander une audience ? A vos risques et périls. Suivant la valeur sentimentale que César accorde à ce que vous lui rendez, vous finirez proconsul ou dans un lion.

 

♦  Malgré toutes ses conquêtes, on ne peut pas dire que l’empire romain ait été la propriété privée de César. Car au fond, possède-t-on jamais rien ? Ce n’est pas la babiole que vous lui ramènerez qui fera la différence.

 

♦  Ainsi que le dit le proverbe :

Si li pas revenu dans un an et un jour, ça y en a être pour toi.

Sans réclamation de sa part, vous pouvez estimer que ça ne prive point l’Imperator.

 

♦  Si César est le nom de votre clébard, rendez-lui sa baballe, qu’on en finisse.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

« Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre »

 

Anticlockwise, im Gegenuhrzeigersinn, in senso antiorario… Les petits copains expédient tout d’un jet mais nous n’en démordons pas : « dans-le-sens-inverse-des-aiguilles-d’une-montre ». Ne devrait-on pas dire :

à l’inverse du sens des aiguilles d’une montre ?

Ou, vaille que vaille, s’enquiller :

dans le sens inverse de celui des aiguilles d’une montre ?

Ajout de complément du nom, certes, ce qui les porte à trois.
Mm ? Au nombre de trois, oui. Oh eh, poupougne.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Repartons plutôt « dans le sens des aiguilles d’une montre », qu’on visualise aussi bien que, par exemple, celui de la rotation de la Terre. Sens se rapportant à aiguilles, tout va pour le mieux dans le meilleur des systèmes solaires.

Dès qu’on le prend en « sens inverse », c’est comparativement au sens des aiguilles, non aux aiguilles elles-mêmes. Lesquelles, comme chacun sait, ont besoin d’une pile pour tourner. Khôn comme une aiguille.

Contrairement donc à la rotation de tout à l’heure, l’aiguille, aussi turbulente soit-elle, n’est pas un mouvement.

Serait-on prêt à baver :

 dans le sens inverse de la Terre ?

Ça n’a aucun sens.

 

De même, s’asseoir « dans le sens inverse de la marche » ne marche que parce qu’il y a « marche ». Prenez de l’inanimé pur, au hasard, plafond. Mettez-vous en « sens inverse », vous observerez que tout se casse la gueule.

 

Au diable le tarabiscot. Dites plutôt :

de gauche à droite,

ça remettra les pendules à l’heure.

Merci de votre attention.

 

Montre à mails

 

On connaissait l’amour à mort, la mouche à merde, voici la montre à mails. Pompe un temps précieux et fait dzzzz tout pareil quand elle se manifeste.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’heure locale étant désespérément la même pour tous, le blaireau a désormais la possibilité de se distinguer en s’enchaînant se connectant au monde par le poignet. Le laissant juge, à chaque décharge électrique vibration (faudrait surtout pas louper un spam), de l’importance d’une notification qu’il ouvrira plus tard sur un autre appareil adapté.
Notez qu’il lambinera toujours autant pour répondre à ses messages. Mais au moins, le joujou, il l’a. Et il a suffisamment raqué pour.

 

Ainsi lui suffit-il de chuchoter au cadran pour allumer la lumière de son doux foyer au moment où il franchit le seuil. Alors qu’en économisant de la salive de blaireau, il aurait déjà appuyé sur l’interrupteur. On n’arrête pas le progrès.

 

C’est dire comme la montre à mails simplifie la vie, avec des tas d’applications tellement pratiques qu’elles se trouvent aussi dans le téléphone du blaireau, qui n’en utilise pas les trois quarts.

Pour pas qu’il se doute, la fonction téléphone est elle-même incluse. Comme ça, quand le blaireau sent qu’on l’appelle sur son bracelet, il va ni une ni deux chercher son téléphone pour causer dedans.

 

Oui bon, les fabricants conviennent eux-mêmes des limites de leur couteau suisse. La taille de l’écran notamment. On laisse à penser ce que donne là-dessus la lecture d’un itinéraire ou d’un billet de blog au hasard.

Vivement la technique qui fera doubler le poignet de volume. Pour le cerveau, ça risque d’être un peu plus long.

 

Plus les montres nous prennent du temps, moins elles donnent l’heure.

Merci de votre attention.

 

L’instant T

 

Jour J, OK. Heure H, idem. Minute M et seconde S, ça ne se dit pas mais ça pourrait. L’instant, lui, se paye le luxe d’une autre initiale.
Et il vous emmerde.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Instant T et pas I ? Il y a de quoi rester ébahi. Celui-ci devrait en toute logique côtoyer « heure S » et « jour U ». Pourquoi le distinguer des unités de mesure habituelles ? Pas pour une raison x ou y, t-t-t : à cause du temps.

On se souvient de l’épatant triptyque :

v = d/t

vitesse égale distance divisée par temps, ce qu’illustre avec un dévouement à vous tirer des larmes le kilomètre/heure.

 

L’instant T par excellence, celui sur lequel bute l’entendement comme dans du mansardé, c’est le Big Bang. Justement, n’y a-t-il pas une contradiction à signaler d’un T un point dans le continuum temporel ? En réalité, pour nous autres, tout instant a une durée plus ou moins zimportante.

Un instant qui m’a paru des plombes

n’aura pas la même valeur que

Un instant, il faut que j’aille au petit coin,

même si c’est plus long que prévu.

Wilbur Bur le rappelle dans un zimportant ouvrage sur le temps qui passe * : l’instant présent est le seul moment que nous vivions en permanence. Le temps de s’en rendre compte et il est déjà trop tard. Voyez la perfidie.

 

En parlant de moment, instant le relègue aux oubliettes dans cette histoire. Ça vaut mieux pour lui. De quoi un « moment T » aurait-il l’air ? D’une enseigne de salon de thé défraîchi.

 

En parlant de thé, les Zanglais ont leur « I instant » comme leur « H hour », malgré la confusion possible avec I, pronom personnel. Pourquoi chez eux tout baigne ? Sans doute parce que le temps s’écoule à gauche.

Merci de votre attention.

 

* Wilbur Bur, C’est fou ce qu’on peut perdre comme temps, PUF 2016