Fulgurance #88

Lorsqu’on vous demande vers quelle heure vous venez, entretenez le flou : convenez du rendez-vous vers un lieu précis.

Comment retrouver l’idée perdue entre la pièce d’à côté et ici ?

 

Les esprits forts répondront : en la notant directement dans la pièce d’à côté. Eh patate, surenchériront-ils s’ils sont grossiers.
Sauf que le problème est triple :

  1. A moins de vous trouver à votre bureau, il n’y a jamais de quoi noter ;
  2. De toute façon, les meilleures idées ne vous viennent jamais dans cette pièce ;
  3. Le prosaïque vous ramène toujours à une corporalité désespérément tributaire du changement de pièce, qui vous détournera de votre route avant de pouvoir coucher quoi que ce soit sur papier (aussi excellentes votre mémoire et votre idée soient-elles par ailleurs).

Résultat : l’humanité ne verra jamais l’application concrète de votre génie mort-né. Gâchis doublé d’une frustration personnelle, qu’avivera encore le fait de retourner d’où vous êtes venu (comme si l’idée vous y attendait sagement) pour en revenir bredouille.

 

Et si Einstein s’était laissé distraire par la poubelle à sortir au moment d’inscrire au tableau noir son fatidique E=MC² ? Il aurait perdu le fil et l’astrophysique végèterait. Un malheur n’arrivant jamais seul, il aurait aussi perdu le fil du sac, va.

Ça ne vous fait pas frémir de tous vos membres, cette histoire ?

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en déconcentré civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Vivre dans une pièce unique. Pas trente-six cas de figure : le cachot. Etant donné que la seule illumination qui peut vous y foudroyer sera le plan de votre évasion, le bénéfice pour la société sera nul.

 

♦  Un enregistreur portatif ou mieux, greffé sous la peau, saisira vos fulgurances au vol en tous lieux. A condition bien sûr que cette saloperie ne tombe pas en rade de batterie.

 

♦  Equitablement répartis dans votre intérieur, des membres de l’entourage (famille, proches, animaux de compagnie capables de répéter) retiendront vos idées les plus volatiles pendant que vous vaquerez en paix dans la pièce voisine.

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♦  Récitez l’idée façon chapelet, yeux clos et oreilles bouchées : elle n’éclatera pas comme une bulle de savon au moindre obstacle. Au préalable, entraînez-vous à passer d’une pièce à l’autre en tâtonnant avec les coudes.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Fois

 

L’Anglais, sûrement pour faire l’intéressant, peut sortir de sa besace once, twice et même thrice s’il tient réellement à se la péter. Mais n’ayant rien formé de semblable sur four, on voit aisément qu’au-delà de trois fois, l’Anglais bute. Par ailleurs, « one time », « two times » et même « three times » existent aussi dans sa langue. Quel être veule, tout de même.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Quand time marque la seule temporalité, fois, lui, ne fait pas fois de tout beu mais feu de tout bois. Outre le moment :

une fois ;
il était une fois,

ce petit mot bien pratique indique aussi la fréquence voire la multiplication :

3 x 7 ?

ainsi que « le fractionnement dans la réalisation d’un processus » :

en 21 fois.

Par ailleurs, on ne compte plus les tournures idiomatiques où fois s’invite sans se faire prier :

des fois que ;
pour une fois ;
non mais des fois ;
plutôt deux fois qu’une.

Petit légume oublié : jusqu’au XIXe siècle, on employait couramment « souventes fois », allant jusqu’à l’écrire « souventefois ». Remettez-le au goût du jour, vous m’en direz des nouvelles. Au cas où vous le jugeriez « tout pourri », parce que je vous connais, dites-vous que l’adverbe susnommé ne l’est pas plus, pourri, que quelquefois, parfois ou autrefois.

 

Remontons les siècles jusqu’au Xe, où l’on relève « terce vez » en provençal, vé (notez ce v). Deux générations plus tard, on passe à feiz, suivi d’une ribambelle de foiz, foie, feiee, fiee et même foiée, foyé ! On en reste là lorsque, vers 1230, apparaît sous nos yeux ébahis « toutes les fois que ». Ça ne marche pas à chaque fois : on régresse avec « à la foys » trois siècles plus loin. Les y, en ce temps-là, ça yyy allait.

Mais revenons à ce v, foulez-fous ?

Pourquoi a-t-on laissé tomber cette fluide consonne héritée du latin vices, vicata, « tour, succession, changement » (auquel on doit nos vicissitudes et vice versa) ? Té, pour une histoire de phonétique. Dès qu’il a fallu compter « une vez », « deus vez » et suivantes en passant par 5, 7 et 9, v a dû laisser sa place à f de bonne grâce.

 

Mais rassurez-vous : pour dire fois, l’Espagnol et le Portugais utilisent encore vez de nos jours. Quels peuples ombrageux, tout de même.

Merci de votre attention.

 

Silence minuté

 

Au chapitre des « compressions temporelles », ce qui suit devrait tous nous soulever le cœur parce que tu déconnes avec ça, tu déconnes avec tout : la minute de silence qui ne dure pas une minute. A titre personnel, dorénavant, dès qu’un gus s’avance et déclare : « nous allons respecter une minute de silence », on se marre ostensiblement, nonobstant l’assemblée éplorée.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Une paire d’exemples comme ils viennent :

(moins de 50 secondes)

(42 secondes)

Et la pile est neuve.

Le drame, c’est qu’on sait, au moment de l’attaquer, qu’on ne l’atteindra jamais, la minute. En conséquence de quoi c’est pas la peine de tirer une tronche pareille.

 

Bien sûr, l’expérience de la minute de silence tient du rite initiatique. Qui ne se souvient de ses premiers recueillements collectifs lorsque la solution pour ne pas pouffer sous les dix secondes consistait à fixer ses chaussures (tout en s’efforçant de rester sourd au rire nerveux du voisin et insensible aux éternuements) ? Est-ce en souvenir de cette torture – dont la portée nous échappait alors – qu’à l’âge adulte, nous levons la punition largement avant la fin du sablier ? Soi-disant ni vu ni connu ?

Sur ces entrefaites, on objectera que la minute en question a surtout valeur de symbole. Oooh ben ça change tout, excusez, point n’y étions-nous. Mais alors, symbolique pour symbolique, pourquoi ne pas écourter drastiquement, mettons à 25 secondes ? Vu que, tout bien pesé, on n’a quand même pas que ça à foutre ?

 

Mais n’allez pas croire que nous aurions perdu les notions de respect et d’hommage. Il arrive encore qu’une personnalité tout juste disparue ait droit à 3 jours, pleins et entiers, eux, de deuil national.
Non, c’est juste qu’au-delà de 50 secondes, nous sommes physiologiquement constitués pour redevenir mesquins.

Merci de votre attention.

 

X de chez x

 

Avec les expressions qui se répandent comme des traînées de poudre, allez trouver la mèche. Pas d’autre choix que de s’immiscer dans la tête du locuteur inconnu qui le premier formula cet idiotisme de chez idiotisme. Vous avez lu « idiotie » ? Ravisez-vous.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Vous vous êtes forcément fait piéger l’une ou l’autre fois, notre époque superlative force à dire trop tous les trois mots, à halluciner au moindre étonnement, à en estimer la cause incroyable, énorme ou juste topissime.

« De chez » est plus subtil.

♦  Ce qu’on lui fourre dans les pattes ressemble à s’y méprendre à un complément circonstanciel de provenance (« du caviar de chez Fauchon »). Il n’en est rien. Chose inédite dans toute l’histoire du langage, ce qui provient devient le lieu :

Ça, c’est du caviar de chez caviar !

Astrophysiciens, cherchez plus : là voilà, la quatrième dimension. C’est précisément cette équivalence qui multiplie le premier élément au carré. Blblblblbl.

Le simplisme enfantin ne voit-il pas dans la voiture familiale la quintessence de toutes les voitures ? Sur le même principe, seule la « marque » caviar fabriquera un caviar de cette qualité, toutes les autres étant vouées à proposer des ersatz. « De chez » bat donc à plate couture les « trop », « abusé », « sa mère » et autres « sa race » qui, en dépit de leurs efforts, stagnent dans le quantitatif.

 

♦  Forte de cette supériorité, notre locution offre une deuxième particularité, et non des moindres : elle marche avec adjectif aussi bien qu’avec nom. Et plus si affinités.

J’étais nase de chez nase ;
Il a fait une khônnerie de chez khônnerie.

Mes moutons, c’est peu dire que nous vivons dans un monde marchand de chez marchand, quand on y pense.

 

On ne serait pas surpris d’ouïr quelque automobiliste paumé, carte sur les genoux, gépéhès hors d’état de nuire, se demander au comble de l’irritation :

C’est où de chez où ?

Renseignez-le aimablement par la vitre de sa quintessence de caisse :

C’est facile de chez facile.

Merci de votre attention.

 

 

Deux temps un mouvement

 

Estudiants étrangers qui apprenez le français, on ne vous plaint pas. Faut pas déconner : stalagmite, boulodrome, tacot, riflard, déguingandé, azimut, tohu-bohu, épiphénomène, c’est cadeau tout ça ! Votre pensée en langue maternelle doit cependant apprivoiser le temps. Qu’il fait dehors. Ou qui s’écoule. Ah mince, c’est le même.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Sympa, non ? Un seul mot pour la montre et la météo ! On n’y prête plus attention mais l’anglais a son weatherman pour lui indiquer d’où vient le vent, distinct du time qui le sépare du thé. Mêmes racines en allemand pour Wetter et Zeit. Chez nos proches voisins, on ne trouve guère que l’espagnol et l’italien où t(i)empo sert pour tout. Pourquoi diantre ?

Sans doute doit-on cette concordance des temps au monde paysan, qui se couche avec les poules et se lève avec monsieur. Vie rythmée par les saisons, activités à dates fixes : le temps de la moisson, de la récolte, s’oppose au temps des frimas, etc. Précisément, pour ne pas confondre périodes où ça meule et période des meules, les pécores se tournent vers le ciel. Pour ce qui est de lire le calendrier dans la course des nuages, on peut leur faire confiance. Et voilà corrélés moment opportun et conditions climatiques ! Autrement dit, vu le temps, il est temps (vindieu la Marie). Et où le soleil darde-t-il à son zénith ? Mais dans le Midi, té !

 

M’enfin je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans, hein, ah la la la la la la la la la…

Comme il ne se passe plus un jour sans que la planète se venge de nous (tornades, banquise qui se trisse, tsunamis, parodies de printemps et autres joyeusetés), que dans le même temps solstices et équinoxes tombent avec une régularité suisse, il sera bientôt temps de débaptiser tout ça, allez ma bonne dame.

Merci de votre attention.

 

Live

 

Vous aviez rotin ou atelier vinaigrette mais permettez que je vous coupe dans votre élan : il y va du bon usage de live. Non le verbe anglais [liv] dénué de toute équivoque, mais son rejeton [lajv]. Adopté par maintes langues dont la nôtre, il règne quant au sens de l’adjectif un certain flou. « En direct » ou « en public » ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Sur les ondes, live se dit sans sourciller d’une émission « en direct ». S’agissant d’une captation destinée à un support audio ou vidéo, c’est au contraire « en public » qui vient à l’esprit. « Au contraire » insisté-je, car les faits sont têtus : on peut entendre une causerie confinée aux murs d’un studio « en direct » aussi bien que refroidie devant de nombreux témoins.

Car entendons-nous bien, live n’est qu’alive élagué. La langue française glorifie bien le « spectacle vivant » dès qu’un zintermittent arpente une scène en chair et en os. Pour curieuse qu’elle passe aux esgourdes des non natifs, l’expression se justifie pleinement : je pourrais vous citer une paire de « spectacles morts » à éviter de toute urgence.

 

En terre angliche, live au sens de « en personne » est attesté en 1934. La TSF y apparaissant quelque quinze berges plus tôt, tout porte à croire que le glissement sémantique s’est opéré fissa de l’artiste (« en public ») à l’animateur (« en direct »), selon qui se trouvait dans la lumière. Le transistor a rendu cette personne invisible pour l’auditoire et réciproquement. Lacune « physique » qu’est sans doute venue combler l’acception « en temps réel »…

 

A l’oral, la faille spatio-temporelle s’estompe carrément :

Il l’a fait comme ça, live !

(« devant moi » / « dans l’instant »).

Le mot sert même d’excuse aux ratages de tous ordres :

 Allez, pas grave, c’est du live…

De la spontanéité érigée en grand n’importe quoi (on n’est pas tenu d’adhérer).
Comble de la dépréciation,

 c’est parti en live

supplante régulièrement des tournures déjà fort argotiques comme « en vrille » ou « en sucette ».

Sautant à pieds joints dans la redondance, le français a donc fabriqué « en live » et même « en direct live », censés accentuer l’importance de l’événement. Dans le genre « qui voudrait avoir l’air mais qu’a pas l’air du tout », nous tenons notre rang avec une constance qui force l’admiration.
Il s’en faudrait de peu que live ne parte « en couille ».

Merci de votre attention.