« C’était mieux avant »

 

Est-ce à dire que tout périclite au fur et à mesure que l’on s’approche de la fin (c’est-à-dire 24h/24) ? Supposons que l’on prenne le continuum à rebrousse-poil et que l’on vienne au monde avec la sagesse d’un schnoque. Se mettrait-on à crier sur les toits : « ce sera mieux après » ? Non, on préfèrerait toujours ce que l’on a vécu en premier.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

« C’était mieux avant » est l’un des leitmotivs les plus difficiles à raisonner. En deux mots, voici pourquoi.
(Z’avez le temps ou pas ?)

En sus d’être sélective, la mémoire enjolive tout, cette coquine. Philosophes et neuroscientifiques le savent bien : le souvenir est un petit être mouvant qui n’en fait qu’à sa tête et continue d’évoluer avec nous.
Ainsi, revoir un extrait de film jadis marquant s’accompagne souvent d’une déception proportionnelle au pourléchage de babines. Dans ces moments-là, comme on en veut à notre mémoire de nous avoir floués ! A tort : quand le souvenir s’est formé, nous étions tout bêtement dans d’autres dispositions.

 

Le c’étaitmieuxavantiste fait donc une confiance aveugle à sa mémoire. C’est ça qu’il faudrait lui rappeler au lieu de le railler en évoquant l’âge de la bougie ! Caricature irrecevable en plus : il n’y était pas. Et comme l’adage ne vaut que pour sa propre expérience…

Précisément, tiens, sous couvert de jugement objectif, « c’était mieux avant » signifie en réalité « j’étais mieux avant ». On ajouterait sans trop broder : « et aucune avancée technique ou sociétale ne peut me donner l’illusion de ma jeunesse ».

De la nostalgie déguisée en passéisme.

 

D’où l’on conclut que le Progrès a course perdue contre le temps qui passe – quand bien même nous serions immourables un jour.

Merci de votre attention.

 

Age

 

A quatorze ans et deux mois, pourquoi ne claironne-t-on plus son âge comme à six ans et demi ou à huit ans trois quarts presque neuf ? En voilà de la métaphysique qui remue, mine de rien.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Age désigne un nombre d’années au compteur. Mais aussi une longue période définie après coup par les historiens : âge de bronze, Moyen-Age

Bé justement, en plein XIIe et XIIIe siècles, avant l’âge moderne, quel était le mot ? ou , eh ! Conscient qu’on n’irait pas loin au scrabble avec ça, l’on a finalement fait macérer la chose en äage ou aage. Voire edage comme de l’autre côté de la Manche, jusqu’à ce que Messieurs les Anglais adoptent age à leur tour.
Observez cet edage primitif et osez me dire que vous n’y voyez pas la marque du bas latin aetaticum, dérivé d’aetatem dérivé d’aetas (qu’on retrouve dans éternité), réduction d’aevitas dérivé d’aevum (qu’on retrouve dans longévité).

 

Le tout a, une fois de plus, poussé le long d’une racine indo-européenne, aiw- (« force vitale, vie, éternité »). A laquelle Messieurs les Anglais doivent leur ever et leur always, by the way.
Aux ceusses qui vous imposeraient une « limite d’âge », rétorquez donc « éternité », ça leur fera les pieds.

 

Quant aux gens d’« un certain âge » ou « personnes âgées » ou « troisième âge », on euphémise pour ne pas leur faire de peine. C’est idiot : autant appeler un vieux chat un vieux chat, puisqu’on prend tous de l’âge dès la naissance, mes bébés. Et neuf mois plus tôt même.
Si bien que les six ans et demi de tout à l’heure font déjà sept ans un quart en réalité.
Ça nous rajeunit pas, dites donc.

Merci de votre attention.

 

« Regrets éternels »

 

Tête baissée, nous fleurissons de « regrets éternels » un proche venant de canner. Ceux qui passent devant sa sépulture peuvent ainsi mesurer notre peine. Sauf que ho, hé, c’est quand même vachement exagéré, non ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Si inconsolable soit-on, ces regrets prennent fin de facto le jour de notre propre mort. Après quoi ils se dispersent en cendres ou en asticots, c’est selon. L’on ne voit pas bien comment ils pourraient survivre à leur propriétaire.

A moins d’être croyant, dites-vous. ‘Scusez, ça marche pas des masses non plus. Soit on rejoint le cher disparu dans l’au-delà – d’un côté ou de l’autre du purgatoire – et les embrassades mettent un terme automatique auxdits regrets. Soit, du paradis, on regarde rôtir l’autre en enfer en pensant « ninx ninx, c’est bien fait ». Soit, à l’inverse, une fois chez Lucifer, nous ne pleurnichons plus que sur nous-mêmes.
Dans tous les cas, l’éternité du chagrin est un mensonge fait aux vivants et aux morts. En voilà des façons de respecter leur mémoire pour les siècles des siècles et tutti quanti spiritu sancti.

 

Aussi, sur la couronne mortuaire, un peu d’humilité, que diable. En lieu et place de l’abusif poncif, proposons par exemple :

Regrets pour la vie

ou

Regrets pour un temps qu’on espère le plus long possible

au risque d’un paradoxe insoluble vu que dans un moment pareil on n’a aucune intention de clamser de sitôt, ce qui augmente d’autant la longévité des regrets. Nous pourrissent décidément bien la vie, ceux-là.

De même, on évitera :

Nous te regretterons, salopard

en raison du contresens possible au féminin.

A tout prendre, optons pour :

Y’en a pas deux comme toi.

Ce que les regrets y perdent en solennité, ils le gagnent en tendresse et, pour le coup, en sincérité.

Merci de votre attention.