Ecraser comme une merde

 

Je vous écraserai comme une merde :

la menace n’est pas à prendre au sérieux. A quand remonte la dernière fois où vous avez intentionnellement écrasé un étron ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Contrairement à ce que laisse entendre cet énoncé avec ses airs supérieurs, avoir les chaussures pleines de caca met rarement en joie. A telle enseigne que pour conjurer le sort, la superstition veut que « ça porte chance ». A condition de marcher dedans malencontreusement, rappelons-le.
Or, le fait d’écraser ne prête le flanc à aucune équivoque : on y met sciemment le pied.

 

Et n’allez pas chercher un sens caché dans ce comme. La conjonction ici n’a pas valeur de comparaison, comme dans

je vous écraserai comme un bulldozer.

Elle sous-entend bien sûr :

je vous écraserai comme on écrase une merde,

attendu que merde ne peut être le sujet d’écraser.

Le locuteur se tire donc une balle dans son pied puant : on n’écrase pas une merde de gaieté de cœur. Ou alors, dans un contexte bien particulier, avec un partenaire consentant – et dans consentant, on sait ce qu’il y a.

 

La seule raison d’être de ce gigantesque contresens est la possibilité de traiter l’autre de « merde » au passage. Lancez-lui :

vous êtes une merde,

le compte n’y est pas.

Si vous dites :

je vous écraserai,

non plus.

L’image du bulldozer, trop mécanique, peine elle aussi à convaincre.

Seul

je vous écraserai, pauvre merde

s’en tire avec les honneurs.

Merci de votre attention.

 

Comment sortir du tac au tac la réplique parfaite qui ne vous viendra que quelques heures plus tard ?

 

… dans l’intimité des waters ?

comme vous l’aurez complété de vous-même, tant le délestage de votre appareil digestif, toujours propice au bilan, reste le moment le plus constructif de la journée.

toilettes

Tout à l’heure, la saillie de l’autre gros khôn, la mauvaise foi de l’être cher vous ont laissé sans voix. L’effarement a comme d’hab paralysé votre sens de la répartie déjà pâlichon. Depuis, vous ruminez la chose.
Quand soudain, tel Archimède bullant dans son bain, eurêka ! La parade vous vient au-dessus du trône, ciselée pour faire mouche, sans une virgule de trop. Une épure.
C’est bien simple, si ce n’était déjà fait, vous ne vous sentiriez plus pisser.

Si seulement vous aviez eu la présence d’esprit d’assener ça à votre agresseur, la victoire par K.-O. vous revenait illico ! Et à vous l’admiration plus ou moins jalouse des témoins de la scène.

A froid hélas, la géniale contre-offensive aura le même effet qu’un but en pleine lucarne après le sifflement de l’arbitre. Y a-t-il rien de plus frustrant ?
La prochaine fois, hors de question de laisser vos forces mentales vous échapper.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en encaisseur civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Faute de mieux, rabattez-vous sur un bon vieux

Toi-même,
C’est çui qui l’dit qui est

voire

T’as pas dit « Jacques a dit ».

Il est fort probable que l’on ne s’attende pas à celle-là et qu’on en reste comme deux ronds de flan.

 

♦  Plus élaborées,

La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe,
Meuh c’euh pas possible d’entendre ça !
Ben voyons mon cochon,
Et ta sœur, elle [reprendre ici verbe et complément de la formule adverse]

marcheront en toutes circonstances.
Veillez toutefois à ne pas vous mélanger les pinceaux comme suit :

La bave du crapaud n’atteint pas le nombre des années,
Et Jacques a dit, c’est du cochon ?
Meuh c’euh pas possible de [verbe et complément de la formule adverse].

 

♦  Quoique vous excelliez à l’écrit, ne lavez pas l’affront avec une missive ou un courriel à retardement. Battez le fer pendant qu’il est chaud : un bon ramponneau dans la guieûle coupera court à toute discussion. Mollo quand même si ladite guieûle est celle de l’être cher.

 

♦  Puisque l’endroit vous inspire, arrangez-vous pour que l’altercation éclate dans l’enceinte des cabinets. Vous aurez beau jeu de faire sentir à l’interlocuteur que ses arguments vous évoquent la grosse commission qui y fume encore.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

Squeezer

 

Il arrive qu’en s’écoutant parler, l’hurluberlu de service ponctue ses phrases, l’air de rien, du verbe « squeezer ». Il faut l’entendre soit au sens de « dominer » et en poussant un peu, de « réduire à néant » :

Paris Hilton s’est fait squeezer son héritage,

soit comme synonyme de « zapper », lui-même équivalent d’« oublier » :

Je l’avais déjà squeezée, celle-là !

Tour de force sémantique à faire pâlir les pires xyloglottes.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Car squeezer ne s’emploie qu’au bridge, au départ. Rentrons pas dans les règles du jeu, obscurissimes pour le commun des mortels pis on n’était pas venu pour ça. Mettons-nous juste bien dans la soupière que squeezer revient à presser son vis-à-vis comme un citron en le poussant à la faute. Bon perdant, celui-ci viendra néanmoins vous serrer très fort à la fin de la partie. Sens propre, sens figuré de l’ingliche veûrbe.

Ce dernier, donc, a dévié familièrement en français vers « prendre quelqu’un au dépourvu, le coincer entre des impératifs contradictoires ». Résultat, du fait de sa sonorité rigolote rappelant vaguement son cousin switcher tout aussi joyeux (et intempestif), nous squeezons et nous faisons squeezer à bouche que veux-tu.

 

Notez que

squeeze !

est exactement le bruit produit par la pression d’un citron.

Incroyable comme vocable et phonétique sont parfois cul et chemise.

A propos, tiens :

chiure !

étron !

Incroyable.

De même,

stba ! *

est une onomatopée propre à la BD qui s’orthographie s-t-b-a et se prononce « steubaaaah ». Elle correspond généralement à un low-kick dans les parties ou un ramponneau dans les gencives. De quoi squeezer l’adversaire définitivement.
Lequel, dans le second cas, n’a plus qu’à se refaire poser un bridge.

Merci de votre attention.

 

* v. aussi bressa et brexapa :