« Rouler une pelle »

 

Parmi les expressions sur lesquelles on ne s’arrête jamais (parce qu’on détourne le regard), « rouler une pelle » se hisse au premier rang. Les plus madrés lexicographes s’y sont cassé les dents.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Fouillons la remise à la recherche d’une pelle. Essayons de la rouler ; faut déjà y montrer de la volonté. Attacher une roue enlève tout intérêt à l’ustensile. D’ailleurs on ne voit pas bien où. Ni dans quel but. S’il s’agit de retourner le jardin par petites mottes, mieux vaut choisir la grelinette. S’il s’agit des décombres du chantier, on enverra Dédé « rouler une pelleteuse ». Imaginez Dédé au milieu de nos deux tourtereaux.

 

Puisqu’on ne sait pas comment dire, prenons une image qui ne veut rien dire (mais dont tout le monde sait ce qu’elle veut dire).

« Rouler un patin », tiens. De mieux en mieux. De quel patin parle-t-on ? Le seul patin qui se roule étant le patin à roulettes, on ne peut, stricto sensu, que rouler en patins.

Quittons le registre idiomatique. Faire un bisou ? Encore faut-il préciser le point d’atterrissage. Un dépôt sur la joue n’augure en rien d’un roulage de pelle.

Baiser ? Le nom, alors. Le verbe, lui, est si connoté qu’on en oublie le sens littéral désignant pourtant très précisément notre affaire.

 

A moins que la pelle rappelle la raideur d’un des deux partenaires, rapport à son manche (à la pelle) ?

Car le geste lui-même est absurde. Statistiquement, pour s’échanger des miasmes, y’a pas mieux. Même les premiers concernés ferment les yeux.

 

Le plus souvent, on opte pour embrasser. C’est dire si on est gêné : embrasser, comme chacun sait, consiste à prendre dans ses bras. « Embrasser sur la bouche », ce serait un peu comme « empoigner sur les lèvres ». Dans quel sport voit-on ça ? Quant à « embrasser avec la langue », vous voulez rire.
Accessoirement, celui qui embrasse une carrière ne lui roule de pelle à aucun moment.

 

« Rouler une pelle » défie la raison. Enlevons-nous ça de la bouche.

Merci de votre attention.

 

Sponsor

 

Quoi que vous entrepreniez dans la vie, n’oubliez surtout pas de remercier votre sponsor. Ça lui fera plaisir car on ne le voit pas bien, noyé qu’il est parmi les autres sponsors derrière le sponsorisé qu’on interviewe.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

D’où nous vient sponsor, ce monstre n’évoquant rien de connu si ce n’est le son du tiroir-caisse ?

Des Stazunis, où il n’a cours qu’en 1931 ?
C’est oublier que sponsor attend son heure depuis le XVIIe siècle en tant que « parrain/marraine » lors des baptêmes grands-bretons. Notion de « garant » qui s’étend quickly au-delà du bénitier. Jusqu’aux arrêtés du 17 mars 1982 et du 24 janvier 1983, qui recommandent l’usage de commanditaire pour éviter l’anglicisme. Comme quoi hein, arrêtons de chier sur les anglicismes.

 

D’autant plus que sponsor attend son heure depuis le début de la chrétienté en tant que « parrain/marraine » lors des baptêmes latins. Sa terminaison est si typique qu’on aurait dû faire le rapprochement alors quoi ? A notre décharge, il est vrai que le français change systématiquement les -or en -eur : tutor → tuteur, imperator → empereur, etc. On a par conséquent évité « sponseur » de peu. Comme quoi hein, arrêtons de chier sur les exceptions.

 

Sponsor doit sans l’ombre d’un pli son nom à sponsus, participe passé de spondere, « promettre solennellement », basé sur l’indo-européen spend-, « faire une offrande », d’où « s’engager ».

Au passage, si sponsus et sponsa sont « fiancés », c’est pour nous rappeler que sposus = sponsus prononcé à la va-comme-je-t’épouse. En témoignent encore l’espagnol esposo, le rital sposo et le chleu Gespons.

 

Si après ça vous cherchez encore des correspondances entre sponsor et d’autres mots de la langue que vous ne verriez pas spontanément, c’est de votre responsabilité.

Merci de votre attention.