« A poings fermés »

 

« Dormir à l’hôtel », « à la belle étoile », « à poings fermés » : on ne roupille jamais aussi bien que dans son lit la troisième proposition. Morphée tout entier tient dans ce à. Omettez-le et l’expression se dégonflera à vue d’œil. Et si on enlevait tout, histoire de se réveiller ?

Mais revenons à saute-mouton, moutons.

« A poings fermés » rendrait compte d’un sommeil optimal depuis la nuit des temps. Excusez, ça reste à prouver.

Sur le fond déjà. Qu’on nous montre l’étude recommandant de pioncer comme ça plutôt que les bras le long du corps, ou démantibulé comme Marty McFly dans Retour vers le futur. Celui-ci écrase si profondément qu’il bat en brèche le coup des poings.

Et sur la forme ? Impossible de fermer l’œil.
Vers quelque dico qu’on se tourne, l’évidence persiste :

Poing : main fermée.

S’il y en a parmi vous qui dorment, boxent ou quoi que ce soit d’autre « à poings ouverts », qu’ils nous fassent signe. Avec lesdits poings, tiens.
Tout juste pourra-t-on ronfler « à poings serrés », signe d’une certaine tension intérieure, prélude à une nuit agitée qui ne contredit pas qu’un peu le sens de la locution.

Par définition, nous ne devrions dormir qu’« à poings », point barre. Seule la confusion possible avec « dormir à poil » nous en empêche.

 

Point de vue pléonasme, « dormir à poings fermés » est donc au coude-à-coude avec « dormir les yeux fermés » ou « les oreilles ouvertes », mes moutons. Car les oreilles ne se ferment point. Partant, tous les bruits continuent à nous parvenir pendant qu’on dort. Voilà un prodige dont on ne prend pas la mesure tous les jours – ni même toutes les nuits.

Certains objecteront qu’il est tout à fait possible de trouver le sommeil billes ouvertes, tel Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux.
Mon œil !
En réalité, il ne dort que d’un œil.

Merci de votre attention.

 

Basse-cour

 

C’est de la triche, caquetez-vous déjà, l’étymo d’un nom composé, on peut tenir le crachoir trois jours avec ça. Vouliez qu’on s’attaque uniquement à cour ? C’eût été trop court. Qu’à basse ? Absurde : pourquoi justement au féminin ? Pourquoi pas, auraient répondu les blasés du masculin qui l’emporte. Et tout le monde de se bastonner à coups de « théorie du genre ».

Mais revenons à notre basse-cour, moutons.

A notre époque urbanisée, rurbanisée et rerurbanisée, l’idée que nous nous faisons de l’endroit est peu ou prou celui où cohabitent veau, vache, cochon, couvée (pas vous mes moutons, de peu). Plus tout le bestiaire par métonymie. Afin de bien embrasser la notion de basse-cour, si on revenait aux fondamentaux, comme disent les khôns ?

Pour l’architecte, basse-cour est la « cour intérieure d’une forteresse », par définition plus basse que la tour d’enceinte. Ou, pour les non-châtelains, la « cour distincte de la cour principale, où se trouvent les écuries et les dépendances ». Il fut même un temps où basse-courier était un full-time job, comme disent les khôns. L’individu occupant cette noble fonction se voyait confier les soins de la basse-cour – ramasser les fientes d’Edwige, en gros (Edwige étant la poule favorite de Monsieur et Madame). Et Dieu sait si elle en usinait de la chiure, Edwige.

 

Au Xe siècle (vous vexez pas si on accélère un chouïa), cort ou curt désignait l’« espace découvert entouré de murs », partant, la « ferme » (vous l’avez cherché) ainsi que la « résidence d’un souverain et de son entourage » (écrit cour à partir de Louis XIV).
D’où plus tard « faire la court », courtiser (afin de gagner les faveurs de qqn).

Bien plus tôt, on avait formé cohors, « cour de ferme » aussi bien que « troupe » des campements romains (cohorte), sur cum (« avec ») et hortus (« jardin clos »).
Et hop ! Horticulture. Hortensia. Hortense, toujours fourrée avec Edwige.
(Au passage, qu’on regarde à cour ou à jardin, comme disent les metteurs en scène, l’étymo s’en bat l’œil, c’est kif-kif.)

Cohors suit ensuite son cours vers le bas latin curtis.
A ne pas confondre avec le court latin bassus qui, avant de mettre bas bas, est attesté au sens de « gras, obèse ». Baba, qu’on en reste.

 

Basse-courier dut tomber en désuétude quand la confusion avec cette dondon de factrice commençait à devenir embarrassante. Edwige n’eut alors pas d’autre choix que de se torcher toute seule, toute Edwige qu’elle était.

Merci de votre attention.