Quelque part

 

Tant que « quelque part » ne sera pas éradiqué, n’oubliez pas de vous protéger. Sans quoi c’est un boulevard pour l’épidémie, quelque part.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Une fois jarretée la formule, mesurez le taux de perte de sens de la phrase. Si vous estimez le chiffre à plus ou moins 0 %, le test est négatif : vous êtes porteur sain. Mais restez sur vos gardes.

 

Parce que quelque part, si on colle du « quelque part » à tout ce qui bouge, c’est quelque part moins pour sa valeur ajoutée (nulle, on l’a vu) que pour apporter une nuance quelque part.
Reste à savoir laquelle.
En tout cas, elle est forcément « quelque part ». Mais où ? « Au fond », comme on dit sur France Culture. Sinon, l’endroit exact est laissé à la libre appréciation de l’interlocuteur. Lequel apprécie peu, généralement, voire ferme les yeux avec une indulgence coupable.

 

Eeeeeeeeh oui, encore un symptôme de la non-confiance en nos mots (donc en nous-mêmes) qui va du simple pléonasme à l’anglicisme à côté de la plaque.

 

Tenez, transposons « quelque part » en anglais. Nos amis Albionnais, s’ils y tenaient vraiment, diraient somehow plutôt que somewhere. De fait, l’équivalent le plus courant de « quelque part » est « d’une certaine manière », autre locution superflue s’il en est : tout se passe toujours d’une certaine manière, comme tout est nécessairement « quelque part ». Et ce ne sont pas les bordéliques astrophysiciens qui nous contrediront.

 

Enfin, on ne le dira jamais assez, les foyers dormants du virus favorisent sa mutation. Pour ceux atteints du fameux « à quelque part », aucun espoir de guérison. Préventivement, mieux vaut abattre tout le troupeau. Ou leur administrer des avoines :
a) à dans la tronche,
b) à dans la gueule,
c) à là où je pense.

Merci de votre attention.

 

Marronnier

 

Les zinfos sont ainsi conçues qu’elles vous abreuveront de marronniers sans échappatoire jusqu’à la fin des temps. Comprenez des reportages ou articles pot de colle qui, dans le jargon, permettent de ne pas se fouler outre mesure. On ne remerciera jamais assez la gent journaleuse de nous offrir par exemple ces surprenants spectacles de canicule et de verglas. Ou ses rappels réguliers que l’hiver est la saison de la dinde alors que l’été aussi, images de Côte d’Azur à l’appui.
Sur l’échelle du scoop, le marronnier se situe donc entre le néant et la roupie de sansonnet.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’entrée de cet arbre inoffensif dans notre argot est sans doute liée à la chute de ses feuilles dans les cours de récré quand l’automne aboule. Que la rentrée scolaire constitue the marronnier n’est donc pas le fruit du hasard.

En parlant de fruit, figurez-vous que le marron n’est autre qu’un héritage du mot ligure « mar » (« caillou ») par analogie à sa forme. Ça ne vous rappelle rien, dites ? Hein ! Dès qu’on s’attaque à la racine, l’ébahissement le dispute à l’incrédulité (j’en suis perso resté comme deux ronds de flan).

Le marronnier du journaliste, lui, trouve racine dans la nécessité de rassurer ses ouailles. A période fixe, sujet fixe, histoire que le mouton y retrouve toujours ses petits. Les soldes, le prix de l’essence, le pollen, voilà qui nous concerne tous. On trouve toujours dans un marronnier le signe de notre appartenance à une même communauté, soumise au cycle des saisons et des traditions. Pas de panique, le destin de notre prochain est scellé au nôtre.
Pendant ce temps-là, évidemment, interdiction de sortir du rang et on est exempté de vaquer à du consistant (d’où venons-nous ? où allons-nous ? comment lui dire qu’on l’aime ? quand est-ce qu’on mange ?).
Et là, c’est le drame.

 

Que faire pour que ça s’arrête, nom d’un delahousse ? Plusieurs options : quitter la pièce à la moindre évocation d’un juillettiste croisant un aoûtien ; obliger les journaleux à s’écouter ronronner, y’a pas de raison ; leur expliquer comme c’est pénible d’être pris pour des gros bébés réclamant leur livre d’images avec une avidité chaque soir intacte.
Ou rester branché sur les journaux de France Culture d’où marronniers et faits divers ont été purement et simplement éradiqués – écoutez ce que ça donne, on a l’impression de manger de la mousse.

Merci de votre attention.