« En berne »

 

Parmi les expressions toutes faites méritant tarte dans la gueule figure sans conteste « en berne ». Notez que seuls les journaleux et les zéconomistes qui leur font face la prononcent. Hors plateau, au-dessus de l’évier ou d’un gratin de coquillettes, tout ce petit monde reparle normalement, sans que jamais ne lui vienne cette formule à la khôn.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Croissance en berne,
exportations en berne

voire, allons-y gaiement,

moral en berne,

la métaphore, fournie avec le Smith & Wesson, est censée décrire une stagnation. Elle se veut plus soutenue qu’« en panne » ou « au point mort », autres « trouvailles » tirées du lexique médiatique (sans limites) de la montée et de la descente.

 

Berné par ces occurrences au figuré, on en perdrait presque de vue l’analogie avec ce bon vieux drapeau en berne, hissé à mi-hauteur en signe de deuil (mais pas replié, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ‘tention).
L’heure du recueillement a sonné : croissance, exportations et patate ne reviendront plus.
A l’énoncé d’« en berne », l’abattement est instantané. Pire, on n’en voit pas la fin. Imaginez un innocent en cellule attendant la révision de son procès ou une bistouquette rabougrie dans l’espoir d’un prochain garde-à-vous. L’effet est aussi désastreux.

 

Si les déclinologues de tout poil ne parviennent pas à entamer votre optimisme à coups de « banqueroute » ou d’« Etat en faillite », « en berne » rappellera à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas de quoi pavoiser.

Merci de votre attention.

 

« Pas de souci »

 

Pas de s à souci, on a déjà assez de soucis comme ça. N’y en aurait-il qu’un qu’on n’en mettrait pas plus d’ailleurs, vu que souci c’est comme voici, ici et le couci de couça : c’est très singulier. Au contraire de merci, dont le pluriel fait

merci beaucoup.

Blblblblblblbl.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Faut-il que l’on vive une époque salement aseptisée pour s’entendre dire à la moindre requête :

Pas de souci.

La formule a balayé « pas de problème », qu’a priori on pouvait considérer comme synonyme. Sauf qu’à y regarder de plus près,

pas de problème

est le raccourci de

(il n’y a) pas de problème.

On y rassure dans le feutré, détaché, presque neutre, je m’en occupe, nous disions donc un kebab avec tout.

En revanche, « pas de souci » sous-entend « ne vous en faites pas ». Bigre. On se place délibérément du côté client, avec ça ; on franchit un seuil dans le doucereux, on se met dans le sens du poil.
Les moutonneaux nés dans un monde de services balancent des « pas de souci » comme ils le feraient d’un smiley. Un optimisme vidé de sa substance. Croient-ils vraiment vous libérer d’un poids ? Sans doute que non mais pour retirer une épine virtuelle du pied, rien de tel qu’un garde-à-vous cool.

C’étions pas les formules de politesse qui manquent pourtant ! « Très bien », « tout de suite », « mais comment donc », « c’est comme si c’était fait », « et une sauce blanche et des oignons qui vont bien », etc.

 

Quant au déjà ringard « no soucy » (prononcé « soussaille », parodie de franglais pas évidente pour tout le monde), il a sa place réservée au musée des horreurs. Où le rejoindra tôt ou tard « ça marche », autre postulat d’efficacité qui pour l’instant marche très fort aussi.

Merci de votre attention.