« Clé »

 

Témoin-clé,
Moment-clé,
Compétences-clé,
Clé-clé,

tous les contextes sont bons pour adjoindre ce riquiqui vocable à la sauce invariable.
Et pourquoi « clé » plutôt que « manivelle », « ressort » ou « boulon » ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

La clé de l’énigme se situe sans doute dans la « clé de l’énigme » : au figuré, LA solution qui fait avancer le bazar. Restait plus qu’à parer « clé » du sens de « décisif » et le tour était joué.

 

Le mot a, c’est pas neuf, l’étrange pouvoir de s’insinuer partout. Mais d’autres formules creuses à souhait déboulent parfois dans le seul but de faire dresser l’oreille. Ainsi, on est tout heureux d’apprendre que

c’est le tournant du match

ou qu’on a affaire à

une année charnière,
l’album de la maturité,
le sommet de la dernière chance,
des mesures phares,

sans parler du récent

choc

[de simplification ou tout autre substantif cherché au diable vauvert].

 

Pourquoi versons-nous dans le crucial de pacotille ?
Par peur de ne rien ressentir probablement, comme on s’épuise à le déplorer ici même, mes moutons. « Clé » répond (version bon teint) au même besoin de stabilotage que trop, vrai, grave et autres zhyperboles hallucinantes.

‘Tention, on comprend que les jargons de tout poil s’en repaissent, en particulier celui des médias pour qui scénariser le réel est une question de vie ou de mort. Mais nous qui n’avons rien à vendre, pourquoi tomber dans les mêmes travers ? C’est une question-clé.

 

On charrie, évidemment ; tout ceci n’a aucune importance.

Merci de votre attention.

500ans

Sérieux

 

Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux, voilà le secret, les aminches. Si vous le découvrez à l’instant, c’est que vous êtes nés dans un corps d’adulte. Auquel cas votre vieille mère a dû en baver un brin.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

De tout temps, nos zacadémiciens ont entendu par sérieux une chose « importante, à prendre en considération », une personne « digne de confiance », le tout en parfaite opposition à rigolo. Dichotomie aussi absurde que la vie, on l’a vu. Comme disait l’oncle Oscar dans l’un de ses aphorismes à toute épreuve :

Life is too important to be taken seriously.

Pas chatouilleux pour un sou, l’adjectif a tôt fait de prendre le sens de « grave, pouvant avoir des suites fâcheuses » :

Carla et moi, c’est du sérieux.

Mille pardons pour cette abrupte dégringolade.

 

Sérieux provient du latin médiéval seriosus, dérivé de serius, lui-même sans doute issu de sevrius, parent de severus (« un air sévère »), piqué au grec ancien σέβας (sébas) qui a fini par accoucher de Sébastien, « le vénéré ». « Seb, c’est bien », on comprend mieux pourquoi.
J’en connais deux-trois, dont le prénom ne faisait pas l’unanimité jusque-là, qui vont repartir regonflés à bloc.

Vous vous dites : rien de tel qu’un bon vieux radical indo-européen pour irriguer tout ça. On ne peut rien vous cacher. Swer- (car c’est bien lui) charrie où qu’il passe l’idée de « lourd » (qu’on remet tout de suite en allemand : schwer, « pesant, grave »).

Là oùsque ça devient coton, c’est que le verbe anglais to swear (« jurer ») suinte aussi de swer- qui, dans ce cas-là, signifie « parler ». Et quand on jure sur le Saint Suaire, c’est qu’on est grave sérieux. Si vous pensez que je vous raconte des craques, ma réponse tient en un mot : answer. Encore un sermon là-dessus ou ça suffit comme ça ?

Merci de votre attention.

 

Trop délire (j’hallucine grave)

 

L’époque du soc est révolue. A l’ère post-industrielle, délirer ne consiste plus à « sortir du lira » (sillon latin creusé par la charrue) mais bien à flirter avec la légalité, plus ou moins narquoisement :

On s’faisait un p’tchit délire tranquchille, t’ois…

T’ois le délire ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Attitudes irrationnelles (délire de persécution), divagations fiévreuses (délire tout court), delirium tremens où les chances du patient sont très minces de retrouver sa serrure, rien que de très commun pour la médecine. Hippocrate ce vieux grigou se retournerait dans sa tombe s’il assistait à nos délires généralisés.

D’abord liesse (une foule en délire), puis aberration dûment constatée (« c’est du délire »), le terme recouvre désormais toute bravade bête et méchante (exemple liminaire) et la franche rigolade qui s’ensuit (« top délire »).
De l’excès érigé en règle !

Au comble de la dénégation acnéique :

Mais trop pas !

… passe encore.
Mais à force d’émotions surjouées façon sitcom, on voit se réduire à peau de zob la sincérité de nos contemporains. Si tout est « génial » et même « trop génial », que dire de ce qui relève vraiment du génie ? Voilà donc l’anodin paré des atours outranciers du délire. Lequel se saborde au point de ne plus signifier que « longueur d’onde » :

On n’était pas vraiment dans le même délire.

Même trip pour trip.

Autre syndrome devenu banal, l’hallucination collective n’épargne plus personne.
On qualifie enfin, non plus une tumeur, infection ou toute autre saloperie mais quelqu’un de grave, voire « grave de chez grave » si le cas est incurable.

Ainsi va la langue : certains mots semblent voués tôt ou tard à des acceptions pour le moins délirantes.

Merci de votre attention.