Dépasser sa pensée

 

Suite à une engueulade, la coutume veut qu’un des deux belligérants s’excuse au motif que ses mots ont dépassé sa pensée. S’il le pense sincèrement, ça nous dépasse.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Parce qu’à l’instant où nos deux zozos s’envoient des fions, ils pensent exactement ce qu’ils disent. Sans ça, pas d’engueulade, ce moment rare où l’on déballe tout sans arrière-pensée.

En partant du principe que les mots de la colère traduisent fidèlement la colère, comment peuvent-ils la « dépasser » ? Absurde. En plus de penser ce qu’il pense (ce qui est déjà rédhibitoire), l’autre se fourvoie s’il pense vous convaincre qu’il ne le pensait pas. Enterrer la hache de guerre requerrait une plus grande franchise.

 

Avec la mauvaise foi au moins, tout est clair : les mots contredisent la pensée. Mais ce « pauvre merde » qui vous était destiné ? Il ne voulait pas dire moins que « pauvre merde ». Idem lorsque vous avez recommandé à votre interlocuteur d’« aller chier dans sa caisse » : ne le pensiez-vous pas de toutes vos forces ?
Et lorsqu’encore plus haut dans les étages il s’est agi de se « pisser à la raie », nul doute que l’équation mots/pensée se serait vérifiée si les conditions avaient été réunies (contenu des vessies respectives, baissage de froc de bonne grâce, absence de témoins…).

 

Ce qui nous conduit à cette passionnante question au carrefour de la philosophie et des sciences cognitives : le langage est-il le reflet de la pensée ou au contraire ce qui la structure ? En d’autres termes, pensons-nous plus clairement grâce au langage ? Le fait qu’un expatrié jure par réflexe dans sa langue maternelle irait dans ce sens. Mais alors, en quelle langue rêvons-nous au juste ?

 

Quoi qu’il en soit, on ne peut choisir ses noms d’oiseaux qu’en fonction de ce qu’on pense.
Si donc vous tenez à vous réconcilier avec votre trouduc, reconnaissez simplement vous être laissé dépasser par vos émotions.

Merci de votre attention.

 

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Polémique

 

L’art de mettre les pieds dans le plat ? T-t-t. Vous oubliez qu’une polémique n’intervient qu’après des propos polémiques. Et n’est entretenue que par d’autres propos polémiques. C’est dire si elle s’astique le turlupet.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Peu de polémiques passionnent les honnêtes gens, hormis les amateurs de Paul-Emile Victor et de contrepèteries.

Le tour du sujet en moins de quatre-vingts mots à dos de Camus :

Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique. Le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte. (…) Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations.

Bébert l’œil de lynx.

 

Puisque l’étymo, elle, en vaut la peine, souvenons-nous qu’une « chanson polémique » est une chanson « guerrière » fin XVIe. Rapport au vieux grec polemikos, « querelleur, qui concerne la guerre », issu de polemos, anciennement ptolemos, la « guerre ».

Quand Ptolémée suscite une polémique intersidérale, il l’a bien cherché, après tout.

 

Dans son De jure belli ac pacis, Grotius jure que polemos provient de poles, alias « le grand nombre » (v. polis).
Plus on est de fous, plus on mord, ça pourrait coller.

 

Tout ceci donne une progéniture relativement limitée : polémiqueur, polémiquer ainsi que le jumeau mort-né polémiser. Polémiquement, si on s’enfonce un peu.

Heureusement, pacificateur, pacifier et pacifiquement sont nettement moins farouches.

Merci de votre attention.

paul-emile victor