L’angoisse de la page blanche

 

Dans les milieux autorisés, on ne redoute rien tant que l’angoisse de la page blanche. Bloquer à l’idée de bloquer ? Morsure, queue, serpent, remettez le tout dans l’ordre, ça vous occupera.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Par quelque bout qu’on la prenne, cette obnubilation n’a pas lieu d’être.

« Redouter une angoisse » relève déjà de l’hypocondrie carabinée, tout comme « l’envie d’avoir envie » et autres camaïeus zimprobables.
« Avoir » l’angoisse de la page blanche suffit amplement.

 

Et encore, à condition d’être soi-même une page blanche ; de même que l’angoisse du poisson rouge ne taraude que le poisson rouge. Vu la teneur des messages, inessentiels pour l’essentiel, qu’on lui destine, à vous de rassurer l’angoissée comme vous pouvez.

 

Maintenant, si c’est la « blancheur » de la page qui vous mine, libre à vous d’opter pour une page verte, abricot, arc-en-ciel, noire fluo… A défaut de sujets, ce ne sont pas les couleurs qui manquent.

 

A moins que par « page blanche » vous n’entendiez « page vierge » ? Dans ce cas, à supposer même que l’inspiration revienne, vous ne baverez rien qui n’ait déjà été dit. Rassurez-vous, depuis que les pages blanches existent, on y décline les mêmes thèmes à l’infini. Ce seul constat vous donnera l’opportunité d’en remplir une pleine, de page.

 

Et quand bien même ! Etre à sec et s’entêter à rendre de la bile, c’est refuser que les dieux de la reconversion vous tiennent le front.
Ultime recours, le jouli dessin. En attendant le retour de la muse, laissez-vous aller à l’abstraction, dans le style des figures géométriques trouant le papier de leur propre chef pendant que vous êtes au téléphone.

Merci de votre attention.

 

Comment sortir du tac au tac la réplique parfaite qui ne vous viendra que quelques heures plus tard ?

 

… dans l’intimité des waters ?

comme vous l’aurez complété de vous-même, tant le délestage de votre appareil digestif, toujours propice au bilan, reste le moment le plus constructif de la journée.

toilettes

Tout à l’heure, la saillie de l’autre gros khôn, la mauvaise foi de l’être cher vous ont laissé sans voix. L’effarement a comme d’hab paralysé votre sens de la répartie déjà pâlichon. Depuis, vous ruminez la chose.
Quand soudain, tel Archimède bullant dans son bain, eurêka ! La parade vous vient au-dessus du trône, ciselée pour faire mouche, sans une virgule de trop. Une épure.
C’est bien simple, si ce n’était déjà fait, vous ne vous sentiriez plus pisser.

Si seulement vous aviez eu la présence d’esprit d’assener ça à votre agresseur, la victoire par K.-O. vous revenait illico ! Et à vous l’admiration plus ou moins jalouse des témoins de la scène.

A froid hélas, la géniale contre-offensive aura le même effet qu’un but en pleine lucarne après le sifflement de l’arbitre. Y a-t-il rien de plus frustrant ?
La prochaine fois, hors de question de laisser vos forces mentales vous échapper.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en encaisseur civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Faute de mieux, rabattez-vous sur un bon vieux

Toi-même,
C’est çui qui l’dit qui est

voire

T’as pas dit « Jacques a dit ».

Il est fort probable que l’on ne s’attende pas à celle-là et qu’on en reste comme deux ronds de flan.

 

♦  Plus élaborées,

La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe,
Meuh c’euh pas possible d’entendre ça !
Ben voyons mon cochon,
Et ta sœur, elle [reprendre ici verbe et complément de la formule adverse]

marcheront en toutes circonstances.
Veillez toutefois à ne pas vous mélanger les pinceaux comme suit :

La bave du crapaud n’atteint pas le nombre des années,
Et Jacques a dit, c’est du cochon ?
Meuh c’euh pas possible de [verbe et complément de la formule adverse].

 

♦  Quoique vous excelliez à l’écrit, ne lavez pas l’affront avec une missive ou un courriel à retardement. Battez le fer pendant qu’il est chaud : un bon ramponneau dans la guieûle coupera court à toute discussion. Mollo quand même si ladite guieûle est celle de l’être cher.

 

♦  Puisque l’endroit vous inspire, arrangez-vous pour que l’altercation éclate dans l’enceinte des cabinets. Vous aurez beau jeu de faire sentir à l’interlocuteur que ses arguments vous évoquent la grosse commission qui y fume encore.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.