Anodin

 

Sous ses airs de ne pas y toucher, anodin s’opposerait-il tout simplement à « odin » ? Du plus loin qu’il nous en souvienne, cet Odin-là n’existe guère que dans la mythologie nordique, dont il est le grand manitou. Si c’est ça, anodin n’a qu’à bien se tenir.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le pauvre n’est pas gâté : tout chez lui n’est qu’ordinaire, insignifiance et bénignité. Mais, pas plus que chez son confrère anecdotique, ce a n’a valeur de préfixe privatif, ce serait trop beau.
Et pourtant, haha, rien n’est anodin.

 

Jusque fin XIXe, les linguistes penchés sur le berceau du mot jugent la graphie anodyn « plus conforme à l’étymologie ». Du soulevage de lièvre comme on les aime.

Car y étant grec jusqu’à preuve du contraire, c’est dans les combines d’Hippocrate qu’il faut chercher. α ̓νω ́δυνος y signifie littéralement « qui calme la douleur » (an-, « sans », odynê, « douleur »). Rapide et sans douleur.

Raison pour laquelle on se refile d’abord l’adjectif entre toubibs (1503). Au point qu’« un anodin » désigne en 1690 un « remède calmant ». Il faut encore poireauter un siècle et demi avant de l’employer au sens figuré d’« inoffensif ».

 

En vérité, l’affaire remonte aux saintes zécritures. Les exégètes penchés sur le berceau du monde (tu parles) déterrent à plusieurs reprises cette racine odyn, synonyme des pires bobos :

  • les tortures du mauvais riche en enfer ;
  • la douleur des disciples apprenant la mort de Paul ;
  • celle de Paul lui-même devant l’infidélité de son peuple pour lequel il serait prêt à souffrir pire que la mort : l’anathème et la damnation ;
  • les souffrances du péché, annonçant celles de l’enfer.

Peu jojo, en effet.

 

Pour finir sur une note plus légère, souvenez-vous qu’anodin lu à l’envers donne nidona, aléatoirement andoni, naniod et oniand et, avec d’autres lettres, houdini, scrabble et popocatepetl.

Merci de votre attention.

 

« A la cranberry »

 

Courriel a beau jouer des coudes, nous persistons à nous envoyer des mails. La force de l’habitude aura même eu raison du e- indiquant la forme électronique desdits courriers.

T’as reçu mon méïl ?

Pourquoi, d’instinct, avons-nous adopté le petit animal ? Pour sa taille, déjà. Mais surtout pour récupérer nos billes. Un mail n’est jamais qu’une malle recyclée, pas croyable hein ? Fin XIe, cette « male » servait au transport des affaires ou du courrier (la malle-poste : « ancienne voiture des services postaux »). Il n’en fallait guère davantage pour que les Anglais passant par là nous piquassent le mot. Une métonymie plus tard, le voilà qui désigne non plus seulement la « sacoche » du postman mais aussi son précieux contenu. Nous sommes au XVIIIe siècle (voix d’Alain Decaux).

Mais revenons à nos moutons, moutons. Et buvons un coup.

Vous vous dites : quel rapport avec le titre ?

Pourquoi qu’on passe par la Poste, d’abord ?

Pour vous montrer qu’un terme anglais (a fortiori sorti d’un moule perso) s’utilise sans broncher s’il n’a pas d’équivalent chez nous.
Courriel arrivant monté de toutes pièces après la bataille, on lui préfère mail. That’s the way it goes.

 

EN REVANCHE, il est permis de voir rouge devant un jus de fruits « à la cranberry ». La marque (ça commence par Tropi-, ça finit par –cana) pratique l’excommunication des airelles jusque dans la composition du jus, qu’elle égrène, imperturbable :

orange, pomme, cranberry (11%), raisin, griotte, kaki, sureau, citron.

Me dites pas que le mot français pour cranberry court pas les rues ! Sa variante nord-américaine canneberge rivalise même de joliesse. Le plus si pire, c’est que le même breuvage dans sa version canadienne devient « cocktail aux canneberges ».

Ouaip mais cranberry :

  • ça fait mystère. Des airelles, on en a tout le tour du ventre à longueur d’année ; dans l’autre langue, on jurerait un fruit exotique. Rappelons que seuls les spécialistes ès baies anglaises s’y retrouvent à coup sûr entre cranberry (airelle), raspberry (framboise), strawberry (fraise), gooseberry (groseille à maquereau), blueberry (myrtille), blackberry (mûre)…
  • justement, ça fait Blackberry, donc à l’aise avec son époque. Curieuse manie qu’ont les joujous usuels (smartphones, ordis) de s’arroger des noms de fruits d’ailleurs (Blackberry, Apple).
  • ultime « valeur ajoutée », ça fait Cranberries évidemment, ce groupe irlandais grâce auquel on se surprend encore à iodler sous la douche à propos de zombies.

 

C’est peu ou prou ce qu’ont dû se dire les pubeux ayant planché sur « la cranberry » (qu’il a fallu au passage franciser au féminin singulier).
Ou alors c’est juste mon imagination.

Merci de votre attention.