On bouge

 

Un signe du chef et « on bouge ». L’expression n’a pas toujours existé. Avec un peu de chance, elle finira par bouger comme elle était venue.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

« On y va », « on s’en va », « on décolle », « on dégage », « on met les bouts », « on se tire », « on s’arrache », autant de formules de congé sur l’air de « qui m’aime me suive ». L’impatience du départ s’y exprime avec une intensité qu’on ne retrouve guère que dans « tchanner la latte ».

Rien de tout cela dans bouger.

« On bouge » sans préciser  ; l’essentiel est de bouger. Quid alors de partir ? Parti sans laisser d’adresse. Or, si l’on ne peut s’en aller qu’en quittant la pièce, on peut très bien bouger sur place.

Bouger est partisan du moindre effort. Pourquoi pas se déplacer ou se mouvoir, pendant qu’on y est ? « On s’meut », ça aurait de la gueule.

D’une manière ou d’une autre, on est tout le temps en mouvement. Au « on ne bouge plus » du photographe, impossible de respecter l’ordre à la lettre. Et que dire de l’IRM qui cartographie vos méninges ? La moindre photo floue vous vaut les foudres des blouses blanches. Même en ronquant comme un loir, le simple fait de respirer équivaut à bouger. Le jour où vous ne bougez plus du tout, c’est que vous êtes mort.

bouger2D’ailleurs, n’allez point vous enquérir :

tu pars en vacances ?

mais :

tu bouges un peu pendant les vacances ?

L’interlocuteur pigera à demi-mot ; la destination importe moins que le fait de bouger.

 

Ce curieux usage semble dater de Bouge de là, rappé par MC Solaar à tue-tetê. Jusque-là, on disait plutôt :

ôte-toi d’là que j’m’y mette,

ce qui groove sensiblement dans les mêmes proportions.

Depuis, on nous recommande de manger/bouger. L’un n’allant pas sans l’autre, d’ici quelques lunes, on pourra sortir de table en lançant « on mangebouge ».

Merci de votre attention.

 

Comment terrasser la force de l’habitude ?

 

Eh ben pour changer, on ne convoquera pas Flaubert – décevant sur ce coup-là – mais son contemporain Ambrose Bierce, diabolique de précision :

Habitude : entrave à la liberté.

Ça, c’est de la définition qui claque. Bierçounet, chapeau bas.

Evidemment, les habitudes ont du bon. Telles des vahinés, ce sont elles qui discrètement vous éventent le cerveau à chaque geste anodin, sans quoi la soute à réflexion exploserait.
De là à ce que pépère sombre dans la mollesse, la frontière est parfois ténue.
Car les garces ont leur vie propre. Et vous jouent des tours : sucrer son caoua, s’asperger de déo, autant d’actes accomplis si machinalement que vous n’en avez même plus conscience. Dans le doute, et pour mieux détourner de vous le souffle glacé d’Alzheimer, vous doublez la dose.
Bilan des courses : aisselles qui cocottent et petit déj effroyablement gâché.

sucre

La tentation est grande alors de tout envoyer valser. Cédez-y avec parcimonie : le café peut se savourer nature, le dessous de bras déjà moins.

Enfin, tout à la joie de vous défaire de vos habitudes, ne vous contentez pas d’en changer. Charybde, Scylla, tout le tintouin.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en marionnette civilisée.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Tout commenter. Huit secondes et demie suffiront pour constater à quel point les habitudes vous mènent par le bout du museau à longueur de journée.

 

♦  Lorsque vous sentez l’habitude sur le point de vous dicter votre conduite, prenez-en aussitôt le contrepied. Evitez la manière littérale si vous pratiquez le football ou le saut. Sans votre pied d’appel, vous deviendriez la risée du stade.

 

♦  Profitez de votre prochaine IRM pour négocier avec les infirmiers un séjour prolongé. Blanchi(e), logé(e), nourri(e) en intraveineuse, le tout sans bouger d’un poil : à la porte du sas qu’elles resteront, les habitudes.

 

♦  Plutôt que de changer de déco, de longueur de cheveux ou de moyen de locomotion, attaquez le mal à la racine. Dès que vous vous serez habitué à ses défauts, changez d’amoureux(se). ‘Tention toutefois à ne pas vous disperser en relations sans lendemain qui, si elles constituent l’extrême inverse de l’habitude, feront grincer des dents tôt ou tard. N’oubliez pas que votre liberté

s’arrête là où commence celle d’autrui.

Lumineuse pensée dont l’auteur dut, lui aussi, faire une nuit complète – en galante compagnie encore bien.

 

Dignité et flegme, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

¯¯¯¯

Le dictionnaire du Diable d’Ambrose Bierce (éd. J’ai Lu, coll. Librio). Toute cette intelligence à 2 €, c’est limite anti-commercial.