« Tirer la sonnette d’alarme »

 

Dans notre série expressions pas naturelles qu’on entend 900 fois par jour : « tirer la sonnette d’alarme ». Si rien ne vous choque, c’est qu’il est grand temps de la tirer, en effet.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Qu’est-ce qu’une sonnette ?

Petit instrument métallique (clochette) qui sonne pour avertir.

Tirer un engin pareil, on demande à voir. Même la grosse cloche qui indique le dernier tour se fait ding-ding-ding agiter le battant, ce qui est très différent de tirer, restez polis.

Premier problème : on ne peut que la faire sonner, cette sonnette. Mieux vaut donc chercher un autre verbe, sous peine de se faire emprisonner en prison pour pléonasme.

 

Qu’est-ce qu’une sonnette dernier cri ?

Timbre, sonnerie électrique ; objet qui sert à déclencher la sonnerie.

Typiquement la sonnette d’alarme qui nous occupe.

Sauf que devant la porte, vous qui tenez à votre articulation interphalangienne proximale comme à la prunelle de vos yeux, au lieu de toquer (parce que toquer sur une sonnette, faut déjà être khôn), votre seul réflexe est d’appuyer. Longtemps et/ou de manière répétée, faut déjà être khôn puisque manifestement, y’a personne.

Bref, vos coups de sonnette en font foi, vous êtes bel et bien en train de pousser. Tout le contraire de tirer.

 

Rendons-nous à l’évidence, « tirer la sonnette d’alarme » ne ressemble à aucun geste répertorié.

Depuis le début, on confond avec « tirer le signal d’alarme », qui se pratique encore dans le train, au grand dam de la Seuneuceufeu.

A moins que ce ne soit pour nous venger du peu d’opportunités que la vie nous offre de « tirer la chevillette ». On ne parle même pas de « bobinette », encore moins de conjuguer choir au futur.

D’autre part, il n’est pas rare que d’aucuns nous tirent par la manche pour nous inciter à venir voir.

 

Que les lanceurs d’alerte se contentent de « lancer l’alerte », ça ira bien.

Merci de votre attention.

 

Bal

 

Il y a ballll dans ma rue

chantait la môme. Comme quoi tout se perd, les meilleurs partent toujours les premiers et les bals ne sont plus ce qu’ils étaient ah la la la la.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le bal est donc populaire, au point d’égayer la rue. De nos jours, pour se dégourdir les jambes et les hormones, on ne va plus au bal mais en boîte, eu égard au bruit. Quant aux boums voire surboums de naguère, les teufs modernes leur ont damé le pion, allez comprendre.

Pas trace de « surbal », bal se suffit donc à lui-même en tant que « réunion dansante » (depuis 1228, paf). Auparavant, il s’agit d’une simple « danse ». Dans ce cas, bal serait-il pas un peu famille avec ballet ?
Gagné : l’italien balletto désigne un petit ballo tout ce qu’il y a de plus dansé (ballare). D’ailleurs nous autres, en pleine vogue italianisante, employions volontiers baller pour « danser, sauter ».
De là à emballer, il n’y a qu’un pas (de danse) que vous pouvez franchir si ça vous chante mais détournez pas la conversation.
Baller a donné ballotter, au passage. Et ballerines, pas moins. Mais restez pas les bras ballants, c’est pas fini.

Car lorsqu’ils sont d’humeur festive, les Anglo-saxons ne partent-ils pas d’un « let’s have a ball » depuis la Libération – fameuse occasion de ball s’il en fut ? Ballare, toujours lui.
Faut dire que le verbe italien, calqué sur le bas latin, est pompé du grec ballizein, « se trémousser, danser ».

 

Restons chez les Grecs. Et examinons la balistique. Quel rapport ? Ballein, tiens, « lancer » (cf. balancer), basé sur la racine indo-européenne gwele- de même sens ! De « lancer (son corps) » à « danser » hein…
C’est que ça pogotait dru, en Grèce antique.

 

Quant à savoir ce qui nous vaut l’expression :

C’est de la balle,

doit-on y voir une résurgence inconsciente de baller et son cortège de réjouissances ? Avouez que ce serait de la balle.

Merci de votre attention.

 

Le pitch

 

Entre l’animateur et l’acteur d’un film quelconque, vient toujours le moment où celui-ci demande à celui-là d’en dévoiler « le pitch ». Puisse la datation au carbone 14 permettre aux linguistes du futur de déterminer avec précision quand, poutch, le terme est apparu. N’ayons foi qu’en la science.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Délaissant argument, histoire ou scénario (de la promo de papa que tous ces mots ringards), un sombre khouillon crut bon de sortir un jour « pitch », non du cartable (comme les brioches homonymes) mais du chapeau. Où alla-t-il le chercher ? Sûrement pas chez les anglo-saxons, où pitch signifie soit « résine », soit « something that is pitched » (autrement dit un piquet de tente ou assimilés), soit un jet (de pierre), soit la hauteur d’une note, soit au sens figuré un « degré » ou un « point ». Nothing qui ressemble de près ou de très très loin au résumé du film, à l’évidence.

En capillo-tractant un peu, sachant que la langue de Shakespeare désigne aussi par pitcher un lanceur au base-ball, on fera éventuellement le rapprochement avec le fait d’émoustiller son public en ne « lançant » que les trois phrases susceptibles d’esquisser l’histoire…

 

Encore plus fort que la cranberry déjà pressée ici : le mot français supplanté par un mot angliche non équivalent. Si c’est pas de la frime à la petite semaine ça, les cocos !

 

Face aux prochaines tentatives de « pitch », une petite pensée pour les piquets de tente (ou assimilés), les jets (de pierre), les notes, les degrés et les points.

Merci de votre attention.