Comment défiler avec un bon slogan ?

 

Déclaration en préfecture, merguez de secours, piles neuves pour le mégaphone : tout est prêt pour la manif. Il ne vous manque qu’un bon slogan, duquel dépendra le succès du rassemblement, bien plus que d’une affluence sujette à caution.

Aussi, ne cherchez pas midi à quatorze heures. Pour légitimes que soient vos revendications, seule la musique compte. ‘Tention, pas la mélodie, qu’aucun mégaphone ne saurait fidèlement restituer, piles neuves ou pas (sans parler des braillards qui composent le cortège). Non, tout est une histoire de rythme. Chaque bras levé, chaque sifflet doit pouvoir suivre la cadence en tous points du défilé. Un conseil : évitez la subtilité.

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en manifestant civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Avant tout, respectez le sacro-saint principe du 1er temps sur la 2e syllabe :

Maa-chin président, Maa-chin président…

Anacrouse un jour, anacrouse toujours.

 

♦  Ensuite, pour vous ménager des pauses tout en apportant du relief, scandez en alternant binaire/ternaire :

Maa-chin / dé-mi-ssion ! (2/3)
CRS / SS ! (3/2)
Aàà mort / Louis Croix-V-bâton ! (2/5)

N’oubliez pas qu’en faisant abstraction des paroles, on doit pouvoir entendre le rataplan originel. Octosyllabes à proscrire donc.

 

♦  Pensez aussi à diviser votre slogan en rimes conjointes, quitte à perdre en pertinence :

Maa-chin, t’es foutu,
la jeunesse est dans la rue !

Apocopes, noms d’oiseaux, toutes les fantaisies sont permises du moment que la rime est là :

Machin, salaud,
le peuple aura ta peau !

 

♦  A défaut de tête de turc, rabattez-vous sur les bonnes vieilles valeurs républicaines :

Liberté, t’es foutue,
la jeunesse est dans la rue !

 

Flegmeetdignité, mooon-trez dequelboisvousvouschauffez, flegmeetdignité, mooon-trez dequelboisvousvouschauffez, flegmeetdignité, mooon-trez dequelboisvousvouschauffez…

 

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Bastingage

 

Tel camembert, bastingage donne l’impression d’un monolithe traversant les courants contre vents et marées. A ceci près qu’il ne coule pas.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

L’on s’appuie au bastingage (ou l’on s’y accoude, pour les plus téméraires) pour éviter de passer par-dessus bord. Car nous sommes sur un bateau, au même titre que le pont a son parapet ; en conséquence de quoi gare à vos pompes.

Détail amusant : bastingage-bateau, balustrade-balcon, parapet-pont, rambarde-route. Sans oublier trottoir-tarte, loi-liberté… On peut aller loin comme ça. A condition de n’emmouscailler personne, dites.

bastingage2

Bastingage résulte de bastinguer, sorti des eaux en 1634 : « munir de bastingues »,

bandes d’étoffe ou de toile matelassée ou filets tendus autour du plat-bord d’un vaisseau de guerre pour servir d’abri aux matelots.

Bastingues montées (parce qu’on peut pas vous faire confiance) sur le provençal bastengo, femelle de bastenc, « cordage de sparterie », lui-même tiré du verbe provençal basti, « bâtir », plus particulièrement en « tissant », comme le suggère son aïeul bastir de même sens.
Il est vrai que des formes bâties sur bâtir, on en croise pour ainsi dire à chaque bastide dans la région. Mais même au-delà. Prenez la Bastille, par exemple. On peut pousser jusqu’à Bastia comme ça. A condition de n’emmouscailler personne, dites.

 

Rappelons que du temps où nous n’avions pas encore attaqué les maillages plus costauds du genre bastion ou bâtiment, bastir équivalait à « coudre à grands points ». Il faut en blâmer le bas francique bastjan, « nouer avec des morceaux d’écorce » ou de basta, « fil de chanvre ».
A l’heure où vous lisez cette phrase, l’« écorce » des Pays-Bas se dit encore bast. Sans causer de Bast, le « raphia » teuton.

 

Basta cosi.

Merci de votre attention.

 

Au nom du père

 

Soyons visionnaires. On s’étrangle de moins en moins du fait que Mme Machin, lorsqu’elle épouse Tartempion, ait le choix entre garder son nom de jeune fille ou perdre son identité devenir Mme Tartempion. Dans combien de milliards d’années le fruit de leur union cessera-t-il de s’appeler automatiquement Tartempion ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Article 43 de la loi n° 85-1372 du 23 décembre 1985 :

Toute personne majeure peut ajouter à son nom, à titre d’usage, le nom de celui de ses parents qui ne lui a pas transmis le sien.

A la naissance jusqu’à la majorité, avantage au père donc. Avant tout pour des raisons pratiques : madame étant en couche, c’est monsieur qui file le reconnaître.
Or contrairement à une idée reçue,

aucune disposition légale ne règle la transmission du nom patronymique à l’enfant légitime.

Mais depuis 2005 (une vibrisse de protozoaire à l’échelle de l’humanité),

un enfant dont la filiation est établie à l’égard de chacun des parents, peut porter :
soit le nom du père,
soit le nom de la mère,
soit les 2 noms accolés dans un ordre choisi par eux et dans la limite [du ridicule].

Une « déclaration conjointe de choix de nom » et emballé, c’est pesé. A défaut, le nom du père s’applique, si le couple s’est dit oui devant témoins. S’ils l’ont fait aux chandelles, et uniquement en cas de reconnaissance tardive du papa, c’est le blase maternel qui échoit à Junior. Qui le savait ?

Comme si une gamète mâle valait plus qu’une gamète femelle ! Dame Nature se bidonnerait dans les grandes largeurs.

 

Loin de toute revanchardise féministe, pouvoir choisir le nom du gniard relève de la logique pure.
Et républicaine de surcroît : liberté, égalité, fraternité. Les filles naissent libres et égales en droit à leur blaireau jules. Devraient-elles pas décider avec lui de leur lignée ?

 

Oui mais Dieu n’est-il pas le père de tous les hommes ? Nom de Dieu ! Voilà pourquoi les nanas du sexe féminin n’ont pas voix au chapitre !
Virons athées une fois pour toutes, et profitons-en pour changer de vocabulaire. Parce que prononcer a-thée (« sans dieu »), c’est encore raisonner en fonction d’une norme (« dieu ») qui manifestement n’existe pas hein.
Dans les grandes largeurs, vous dis-je.

Merci de votre attention.

 

Délivrer

 

Délivrer, l’inverse de livrer ? Vous délirez. Ne me dites pas que dé- serait privatif comme ceux de débarrasser ou de dépêcher ! D’ailleurs le fait qu’on ait formé délivrance (et non son corollaire « livrance ») plaide pour un verbe d’un seul tenant, pensez pas ? Epineuse question. Dépêchons-nous de nous en débarrasser.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Délivrer peut s’entendre de deux manières : celle, bien connue des super-héros, au moment de venir sauver quelqu’un des griffes de quelqu’un d’autre ; celle, bien connue des facteurs (costume différent) qui « délivrent le courrier ».

 

Quiconque a vécu en 1050 se souvient de l’adjectif delivre, « libéré (de) ».
Ah, on le subodorait depuis le début, il y a de la libération là-dessous. Deliberare, en latin d’Eglise, vient en effet du transparent liberare, en latin normal. Comme quoi les curetons ne sont jamais les derniers de- qu’il s’agit d’en rajouter une couche.

Parenthèse : ce deliberare aurait-il pas donné délibérer et, dans ce cas, quel rapport avec notre délivrer ? Aucun, messeigneurs : si délibérer signifie peu ou prou « prendre une décision en pesant le pour et le contre », c’est qu’il vient de librare (« peser, soupeser »), construit sur le substantif libra (anciennement libera), la « balance ». Une livre d’infos comme celle-là et on peut s’égayer tout un week-end.

 

Mais revenons à libre.
Coquins comme nous sommes, on en avait bricolé vers 1200 une première version, l’adjectif liure. On pige mieux maintenant le v de délivrer, n’est-il vrai ?
Libre a été intégralement pompé sur liber (latin, latin chéri), qui lui-même descend d’un ancêtre indo-européen commun, leudh-, littéralement « s’élever, grandir ». Et, au terme d’obscures circonvolutions, « peuple » en tant qu’assemblée d’hommes libres. Le Leute allemand lui doit une fière chandelle, au passage.

 

Mais l’heure tourne et on n’a toujours délivré aucun « courrier », avec ça.
Sens figuré remplaçable par « remettre », ce que certains expliquent en faisant l’analogie avec la remise des prisonniers délivrés.
Aux zautorités compétentes et contre signature, ça va de soi.

Merci de votre attention.

 

« Vêtement de jambe »

 

Remontons si vous le voulez bien le fil d’un mot parmi les plus beaux de la langue française, loin devant amour et liberté, je veux parler de pyjama.
Prononcez-le à qui mieux mieux, on ne s’en lasse pas, il a un charme fou. Avant de l’enfiler, débarrassons-nous des babouches.

Bien qu’on le prenne pour un terme arabe à force de le marchander au souk, babouche a pour origine le persan پاپوش (« papuš ») pour « chaussure ». Zieutez bien les deux parties du mot : pa et poš.
Pa déboule de pāë, pāij (ancien persan pay) qui ne veut pas dire faut les payer maintenant ces babouches mais pied ou jambe (deux trucs bien distincts mais brusquez pas, le vieux persan a la vue basse). Ce pa ou pay est lui-même issu de la racine indo-européenne ped qui a offert podis au latin, pada au sanskrit, fotus au teuton, foot à l’anglais et last but not least, you buy one you get two, son pied et son pas à notre langue.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Car où le retrouve-t-on ce pied persan pa ou pay ? Mais dans mon pyjama bien sûr ! Et où les enfilé-je mes pieds ou mes jambes ? Pas trente-six solutions, dans un « vêtement » (jamah en persan). Quand on sait que jamah est un quasi-synonyme du fameux poš (« habillement ») qu’on retrouve au talon de la babouche, on saisit mieux toute la portée de cette phrase immortelle :

Arrête ce souk et file mettre ton pyjama tout de suite !

Tout est lié.
Littéralement « vêtement de jambe » qui a fini par englober le haut du corps, le payjamah a mis le monde à ses pieds, de l’espagnol pijama jusqu’au japonais パジャマ (pajama).
Les Anglais, qui font jamais rien comme tout le monde, le mettent au pluriel : pyjamas (ou sa variante ricaine pajamas) ; pour le coup, on ne peut même pas les en blâmer puisqu’on a tous a priori deux pieds et deux jambes, sauf si c’est pas de bol.
Dans nos contrées, on ne le croise, sous l’orthographe pyjaamah, qu’à partir de 1837 (gardait-on ses sous-vêtements de labeur jusque-là ?). Son succès universel, le pyjama le doit sans l’ombre d’un pli au fait qu’il se prononce partout facilement (pas de guttural là-dedans) et qu’il permet un grattement élégant au réveil sous toutes les latitudes, sans érafler le bas du dos.

 

Vous observerez pour finir qu’il n’est pas rare de donner à ce fidèle compagnon du pyja, notamment, rions un peu, quand il s’agit d’un pyja court. Si un mauvais coucheur vous reproche cette acopope sans savoir que vous aussi connaissez la racine du mot, vous pourrez toujours lui rétorquer qu’au contraire vous évoquez bien un « demi-vêtement ». Et toc, dors là-dessus.

Merci de votre attention.