« Panne d’oreiller »

 

Quiconque se pointe à la bourrette invoquera pour sa défense une « panne d’oreiller ». Si le zig escompte vous endormir avec ça, c’est raté. Il faudrait se lever tôt pour gober un truc pareil.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

J’ai eu une panne d’oreiller.

L’oreiller n’ayant rien de mécanique dans sa conception, celui-ci ne saurait tomber en panne. D’où guillemets, clins d’œil et air entendu.

Mais pourquoi blâmer spécialement l’oreiller ? Serait-ce lui qui vous sort du lit lorsqu’il est censé « fonctionner » ? Il semble qu’au contraire son moelleux donne effrontément dans le reviens-y. D’ailleurs pendant ce temps-là, personne ne remet en cause la fiabilité de l’édredon, ni n’évoque la fourberie de la couette (pourtant maintes fois avérée). Quant au matelas, il n’est certainement pas tout blanc, dans l’histoire.

 

Si le coupable ne s’est pas réveillé, ne le doit-il pas plutôt à une panne de réveil ?
Notez que les guillemets disparaissent sur-le-champ. A tort : là encore, est-ce bien la peine de s’en prendre à ce fidèle compagnon de nuitée ?

Cuisiné comme il faut, votre retardataire reformulera : « le réveil n’a pas sonné ». S’il soulageait totalement sa conscience, il reconnaîtrait l’avoir mal réglé la veille. Ou pire, indiquerait que l’engin a bien retenti (car comment pourrait-il tomber en panne ?) mais que, n’en faisant qu’à sa tête (dans le derche donc), votre homme s’est rendormi comme une masse.

 

Cette pénible pirouette lui évite en réalité d’admettre qu’affronter votre tronche (particulièrement ce matin) était au-dessus de ses forces.

Pourtant, vu son faciès enfariné, « panne de cafetière » aurait constitué une explication plus plausible. Ou à défaut, « panne d’escalator », « panne d’ascenseur », « panne de voiture », « panne de transports en commun »…

 

Au prochain coup de la panne, vérifiez que ce n’est pas encore une histoire à dormir debout.

Merci de votre attention.

 

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La fonction Snooze

 

Présente sur tous les réveille-matin, la fonction Snooze nous permet de réviser le pluriel de « réveille-matin », ce qui n’arrive pas toutes les 9 minutes.

Mais recomptons nos moutons, moutons.

Que stipule la notice ?

Appuyez sur SNOOZE. L’alarme s’arrête et se déclenchera à nouveau 9 minutes plus tard.

On n’invente rien, c’est écrit en toutes lettres, y’a qu’à se baisser, c’est à peine croyable.

Révisons. Si l’on en croit la VO (« roupiller, faire la sieste »), to snooze est plus proche de la somnolence que du sommeil profond.
La fonction du même nom se matérialise par un bouton plus gros que les autres, histoire d’optimiser les tâtonnements à potron-minet.

 

Ceux qui se targuent de vous sortir du pieu partent donc du principe que vous êtes une grosse feignasse. Et que l’heure à laquelle vous avez mis le réveil est nulle et non avenue puisque la fonction Snooze vous laisse une marge de n x 9 minutes. Pas 8, pas 10. Etudes physiologiques à l’appui ? Nous sommes sûrement programmés pour nous hhhhrrrrmgnmgnmgnrendormir dans ce laps fatidique.

 

Infernal ! Comme s’il ne suffisait point qu’une alarme de tous les diables nous arrachât des bras de Morphée, le méfait se perpètre à intervalles réguliers avec notre consentement. De la moutonnerie à l’état pur ou on ne s’y connaît plus.

 

C’est surtout l’échec du concept même de réveil. Lequel ne parvient plus à vous sortir du lit d’un seul coup. Les fabricants y intègrent donc de quoi prolonger votre nuit et flatter vos bas instincts.

 

Mais pourquoi s’embarrasser d’un réveil qui autorise à pioncer de plus belle ? Mieux vaut se lever avec les poules, comme au bon vieux temps.
Non sans avoir trucidé le coq.

Merci de votre attention.

Accoucher

 

On ne peut qu’accoucher couché. Et même couchée. D’où l’on conclut 1) que le verbe est inusité au masculin, 2) que les animaux le feraient debout. Or, on voit des mâles accoucher de chefs-d’œuvre aussi bien que des femelles mettre bas. Ce qui met à bas nombre d’idées fausses au sujet d’accoucher.

Mais revenons à nos agnelets, moutons.
Vite vite sinon on n’est pas couché.

Dans les eaux de 1050, le limpide « soi colcer avoc » implique déjà le partage de la couche. Pas la couche-culotte hein, qui n’existait pas encore, d’ailleurs on devait être bien emmerdé en ce temps-là.
Cinquante ans plus tard, « sei culcer » ou « culcher » insiste davantage sur la fatigue du sujet.
Après avoir admiré le « soleil culchant » de 1155, on décrète qu’il est temps d’aller se couchier. Au passage, si certains font pipi au lit jusqu’à un âge avancé, faire caca au lit est plus éphémère.
Relevons aussi chouchier fin XIVe, « rapprocher de l’horizontale ce qui est naturellement vertical ».

Et le couch des Zanglais ? Même chose version canapé.

Evidemment, c’est le collocare des Romains, le responsable : « établir, étendre dans sa longueur ». Défaisons les couches successives : co-, « avec », locare « placer ». De locus, « lieu » facile à localiser.

 

Si découcher, c’est coucher dehors (avec éventuel polichinelle dans le tiroir), l’apport d’accoucher à coucher, quel est-il ? « Mettre un enfant au monde » (1165). Sauf que le verbe signifie encore « s’aliter » au XVIe siècle. On ne dit donc pas « accouché le chien ! », à moins que celui-ci ne dorme dans un lit ou qu’il vienne de naître.

Au vu de sa finalité, l’accouchement est plus long que le simple coucher, d’où son suffixe. Pour le préfixe, on s’est servi du a- du grand-père agesir. A ses côtés gît le regretté gésir, « être couché ».

 

A ce train-là, « sortie du bébé » devrait bientôt se dire bexit.
On n’est pas obligé de le garder.

Merci de votre attention.

 

Canapé

 

De même que le lion est le roi des animaux, le canapé règne en maître incontesté sur le living, ne craignant ni fauteuils, ni sofas, ni chauffeuses en tous genres. Soulevons-lui les coussins avec précaution.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le monde culinaire, lui, n’a pas hésité à descendre canapé de son piédestal pour le réduire à l’état de

tranche de pain de mie taillée en rectangle, frite ou grillée, dont l’épaisseur et la grandeur varient suivant le mets qu’elle doit supporter.

Toujours riquiqui, toujours au pluriel.

Remarquez qu’on n’a pas eu plus d’égards pour le lit, cet autre suzerain déchu.

 

Le dénigrement du canapé date du temps où il désignait encore un

groupe très restreint de personnes soucieuses de demeurer entre elles.

Un club, pour rester dans la famille sandwich.

C’est en -300 avant Ikéa qu’apparaissent les premiers canapés. Ces spécimens de « large siège à dossier où peuvent s’asseoir plusieurs personnes » ont déjà évolué depuis le conopé « rideau de lit » de 1180.
Début XVIe, on peut aussi croiser canope au sens de « moustiquaire ». Ne vous rappelé-ce pas canopée, cette couverture feuillue qui plonge la forêt dans la semi-pénombre ?

C’est que conopé n’est qu’un recyclage de la « moustiquaire » latine conopeum, gaulée au grec kônôpeîon. Et qui dit moustiquaire dit kônôps, zzz’aurez beau faire. Si ce khônnaud de moustique est conoïde, normal : c’est précisément son kônos (« cône ») qui lui permet de pomper, pompé sur l’indo-européen ko ou ku- exprimant l’idée d’« aiguisé », déguisée en coin.

 

Au prochain moustique, plutôt que de le regarder en coin, planquez-vous sous le canapé.

Merci de votre attention.

 

Comment garder un bout de couette ?

 

Ce n’est pas lorsqu’il se soumet à Dieu, au capital ou au dogme de son choix que l’Homme court à sa perte. Son véritable avilissement, sa servitude volontaire, c’est de se faire piquer sa couette en pleine nuit. Tirer la couverture à soi jusqu’au tréfonds du plumard, voilà ce qui caractérise nos civilisations.

Malgré la résistance héroïque de vos petits bras grêles, c’est toujours au hasard d’un caprice de Mgnmgnmorphée que votre compagnon de page vous dépossède. Malaise sur l’alèse. Le froid subi par votre flanc ainsi découvert n’est rien à côté de celui jeté sur le petit déj à venir.

Les fabricants de couettes eux aussi vous ignorent, puisqu’ils n’ont jamais songé à les faire pendouiller de chaque côté à la longueur idoine.

La théorie de l’espace vital a encore de beaux jours belles nuits devant elle.

couette2Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en annexé civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  L’amputation de votre co-alité.

 

♦  Le célibat le plus forcené.

 

♦  Ou au contraire, le ménage à trois. A condition que vous ronquiez au milieu.

 

♦  Et pourquoi pas chacun sa couette, comme pour l’oreiller ? Les fabricants de couettes n’y ont jamais songé non plus.
Il ne vous paraît pas hautement improbable que les fabricants de couettes soient un peu bas de plafond, finalement.

 

♦  La couette cousue au matelas. Nécessite un matelas de rechange les nuits de canicule.

 

♦  La couette cousue sur vous. Présente l’avantage de ne pas devoir vous habiller le matin.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

« Sur ses deux oreilles »

 

Dans notre série « expressions à dormir debout », soyez sûrs qu’on n’ira pas se coucher avant d’avoir réglé cette histoire de « deux oreilles ».

Mais revenons à nos moutons, moutons.

De bonne foi, un tiers trouve toujours le moyen de lancer, pour vous tranquilliser :

vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.

La bienveillance l’égare.

Retournez le problème dans tous les sens : la proéminence de votre occiput exclut formellement cette hypothèse. Comme ça faisait un bon moment qu’on n’avait pas casé occiput, allons-y gaiement : il faudrait déjà que la partie occipitale repose plus bas que le niveau de vos oreilles, dans une cavité aménagée tout exprès, pour leur permettre de toucher le lit simultanément. Même le plus douillet des oreillers ne rendrait pas l’expérience plus probante.

A supposer même qu’on vous retire le cerveau (seule raison d’être de l’occiput, quand on réfléchit), ce qui vous resterait de tête ne reposerait que sur une toute petite partie de vos lobes. Position extrêmement inconfortable, surtout une nuit entière.

occiput

Et encore, ça n’est valable qu’en pionçant sur le dos. Mais le véritable sommeil du juste ne se pratique-t-il pas sur le ventre ou le flanc ? Dans les deux cas, vous ne dormez que sur une oreille.

 

Et puis c’est pénible cet occipitocentrisme à la fin. C’est vrai, pourquoi un mâle ne pourrait-il pas « dormir sur ses deux glaouis » et sa congénère « sur ses deux nibards » ? Ou l’inverse, pour varier les plaisirs ?
La nuit n’en serait pas plus courte et au moins, c’est matériellement possible.

Merci de votre attention.

 

Emploi du temps

 

Arrêtons de courir dans tous les sens, surtout si c’est pour en blâmer l’« emploi du temps » :

j’ai un emploi du temps très chargé.

Hors système scolaire, nous employons notre temps comme bon nous semble. L’honnêteté nous obligerait à dire :

j’ai chargé mon temps avec des tas de choses inutiles.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Que vous soyez puissant ou misérable, les heures feront toujours 60 minutes et les journées 24 heures. Le temps est le même pour tout le monde, il n’y a que son emploi qui change.

Relatif et absolu qu’on retrouve en bisbille dans d’autres locutions : saut du lit mais descente de lit. On ne saute (ou on ne descend mollement, vu l’emploi du temps de la semaine) que d’un seul lit, en principe. En revanche, le tapis n’est pas propre à un lit en particulier. Si nous avions tous la même descente de lit, alors là oui, descente du lit serait tout à fait valable. Idem pour table de chevet, housse de couette, etc. Notez que drap du dessus reprend ses droits car il n’y a qu’un seul dessus.

 

Comme on n’a pas prise sur ce temps uniforme, l’emploi du temps permet de tout ramener à soi :

j’ai un emploi du temps de ministre.

L’inverse est vrai aussi :

j’ai un trou dans mon emploi du temps.

Fort bien mais trou du cul ? Ne devrait-on pas dire « trou de cul » puisque personne n’a le même (sauf les siamois, qui l’ont dans l’os) ?
Au lieu de ça :

J’ai un trou du cul très chargé.

Hors système scolaire, nous employons notre cul comme bon nous semble. L’honnêteté nous obligerait à dire :

j’ai chargé mon fion avec des tas de choses inutiles.

Attention,

j’ai un trou du cul de ministre

ne retentira que dans les bouches habilitées, qui se comptent sur les doigts d’une main : le ministre en question (quoiqu’alors on frise le pléonasme) et le président.

Merci de votre attention.