Ôter d’un doute

 

Ôtez-nous d’un doute : l’expression « ôter d’un doute », si on s’y arrête (et on va s’y employer toutes affaires cessantes), apparaît légèrement douteuse, non ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Ne nous laissons pas zaveugler plus longtemps.

Ôte-moi d’un doute :

on pige tous ce que ça veut dire : rassure-moi, éclaire ma lanterne, épargne-moi une sueur froide.

Or en réalité, ce qu’on attend de notre interlocuteur en pareil cas, c’est qu’il ôte le doute de nous et non l’inverse. C’est le doute, pas le dubitatif, qu’il faut retrancher, sans quoi les affres du second demeurent, inamovibles et bêtes.

Logiquement, on devrait baver :

Ôte-moi un doute

de même que

7 ôté de 9 = 2

comme la maîcresse nous l’a appris.

La seule possibilité d’ôter quelqu’un de quelque part reste

Ôte-toi d’là que j’m’y mette

et encore, les putschs se font plutôt rares en cette saison.

 

L’embrouillamini viendrait-il du fait que celui qui doute est par définition dans le doute jusqu’au cou ?

 

Prenons le Shuttle et cet autre exemple :

I miss you.

La VF ne donne point

Je te manque,

ce qui, même si la chose est vraie, est un peu présomptueux (ou presumptuous) mais

Tu me manques.

Outre que ah la la, ces Zanglais, font jamais rien comme tout le monde, le changement de perspective est le même : par to miss il faut entendre « manquer » au sens de « louper ».

Je te loupe,

parfaitement. D’où

Je ne suis pas avec toi

donc

Je me languis de toi.

Autrement dit,

1 ôté de 2 = 1.

La peste soit de ces expressions à la manque.

Merci de votre attention.

 

Louper

 

Louper : verbe familier depuis la plus tendre enfance. Davantage que ses synonymes manquer et rater, certes. Mais toutefois moins que foirer, merder ou le lorrainisant zabler, lequel donne lieu à de cocasses allitérations :

J’ai zablé la pâte sablée.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Louper dédramatise. Au constat d’échec qu’il dresse, on est souvent tenté d’ajouter « c’est pas grave ».

Sa silhouette élégante est due tout khônnement au loup, mes loulous. Il faut dire que la pauvre bête n’a pas bonne presse. On l’accable de tous les maux, lui colle du péjoratif à tout-va. Que ce soit en médecine (« lésion cutanée ulcéreuse »), au sein de considérations météorologiques (« un froid de loup »), au théâtre (« lacune, trou »), chez les bricoleurs (« pince pour arracher les clous »), dans le textile (« appareil à grosses dents métalliques servant à battre et briser la laine »), en technique (« malfaçon, défaut ») et plus particulièrement dans la sidérurgie ah Lorraine quand tu nous tiens (un « loup de fonte » : masse minérale mal fondue qui risque de provoquer une obstruction et la gueulante du chef).
Tant et si bien qu’au XIXe, les typographes entendaient par « louper une pièce » « mal exécuter un travail ». Depuis 1915, le verbe signifie plus généralement « manquer à la suite d’un retard ». Et quoi de pire que de louper son bus, je vous le demande ? Louper le suivant.

Les acceptions de loup au sens de « malfaçon » se sont vues supplantées par le substantif loupé (par analogie avec raté sans doute) :

Sa carrière a connu des loupés.

Ce loup au figuré, les bons dicos se tuent à le dire, relève probablement « de la notion de manque, de tort qui découle de celle d’agression, de rapacité » qu’on attribue à l’animal à travers les âges et les continents.

 

Suivons les traces du lupus à la loupe : on a tôt fait de tomber sur l’indo-européen commun wlp-/lup- qui a accouché à la fois de notre loup et du wolf des Anglais/Teutons (via le proto-germanique wulfaz).
Une internationale lupiforme qui a le mérite de nous rappeler qu’à, à, à la queue-leuleu, tout le monde s’éclate.

Merci de votre attention.