Zoner

 

Zoner figure probablement bon dernier de sa page. Vous qui lisez ces lignes, il a donc fallu que vous zonassiez jusque-là. C’est ce qui s’appelle – malgré le sens du verbe – avoir de la suite dans les idées.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Traîner sans but précis, par désoeuvrement,

signe d’une

existence précaire,

zoner, c’est se comporter en zonard. Voire en khônnard pour les plus atteints.

Voilà taillée à l’« habitant de la zone » une réputation de loser qu’il s’agit de déblayer.

 

D’autant que c’est à cause des militaires, tout ça. Dont la zone, historiquement,

s’étendait au voisinage immédiat des anciennes fortifications de Paris, occupé illégalement par des constructions légères et misérables.

Lesquelles prirent le même nom, par contiguïté, comme la première épouse venue.

 

Zone est intéressante à plus d’un titre. Pour celui qui zozote notamment, s’il lui faut désigner la couleur jaune, ainsi qu’au scrabble où elle permet des remontées faramineuses dans la zone mot compte triple.

Prisée de nos géographes dès 1119, zônê/zona n’est autre que la « ceinture » gréco-latine, déverbal du grec zonnynai, « ceindre ». Là-dessous se cache l’indo-européen ios-, on vous le donne en mille : « ceindre ».
Délimitez n’importe quelle zone sur la carte, effectivement, vous serez arrivé à « ceinturation ». Comme quoi c’est drôlement bien foutu.

 

Dérivés latins éminemment sympathiques : zonatim, « autour » et zonula, « petite ceinture ».
Moins plaisant, le zona, résurgence de la varicelle bien connue des dermatos pour s’en prendre aux nerfs sensitifs. En particulier autour de la ceinture. Comme quoi c’est drôlement bien foutu.

Merci de votre attention.

 

« Borderline »

 

S’emploie ces temps-ci à tout crin l’épithète « borderline ». Paronymie tortueuse avec Hölderlin, le poète chleu ? Ach nein.

Mais revenons à nos Schafe, moutons.

« Borderline », croit-on, a un petit côté savant dû à son anglicité (puisqu’on en est à causer « savant »). Or point n’est besoin d’être sorti d’Oxford pour décomposer le mot en « border line » : non pas « ligne bordure », par les moustaches de Plekszy-Gladz ! Mais « ligne de bordure », autrement dit « frontière ».

Si bien qu’au figuré, un

individu « borderline »

n’est autre qu’un marginal, dont les comportements ne laissent pas d’inquiéter.

Voyez la perfidie de la langue. « A la marge » exclut d’office. Tandis que « borderline » hein, comme d’une part ça en jette et qu’en outre on ne sait pas trop ce que ça recouvre, le bougre a toujours une chance de se racheter… On lui envierait presque son statut, à la limite.

 

Tiens ben justement. « Borderline » ne prendrait-il pas tout doucettement la place de limite (l’adjectif) ? Décidément, cet animal imprévisible qu’est le sens n’aime rien tant que dévier de sa route.

Ainsi, dans les sports collectifs, « borderline » ne désigne en aucune manière une accélération le long de la ligne de touche mais bien une action dangereuse, à la limite du carton.

 

Sus à l’anglicisme de pacotille ! Réhabilitons limite !

D’ailleurs, la commisération arrache désormais aux commentateurs cyclistes la locution « limite de rupture » à propos des coureurs peinant dans les cols. Raccourci splendide s’il en est. Mais qui a le mérite de passer par limite sans s’échouer sur les côtes zanglaises.

 

Quittons-nous sur ces vers d’Hölderlin :

Sur la lande du chevreuil
assis sous les nuages –
cependant me voici.

Ce qui, sorti du contexte, ne veut pas dire grand-chose. Comme « borderline » du reste.

Merci de votre attention.