« Boucler les fins de mois »

 

Une frange non négligeable de la population aurait du mal à « boucler ses fins de mois ». Ceux qui dressent ce constat ne seraient-ils pas mieux avisés de la boucler ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Comme toujours dès qu’il s’agit de pognon, la langue divague.

« Finir le mois », on voit bien. « Boucler le mois », à la rigueur. « Avoir des fins de mois difficiles », on ne le souhaite à personne mais le concept est limpide. Le « bouclage de fin de mois », lui, se dérobe à l’esprit dès qu’il se sent observé.

 

Tâchons de suivre le raisonnement. Ceux qui ne roulent pas sur l’or (v’là que ça redivague) peineraient donc plus à « boucler la fin » de janvier que celle de février, années bissextiles incluses ?

Soit une « fin de mois » commençant à

n-5

n est le dernier jour du mois.

Ceci posé, toutes les « fins de mois » jusqu’en décembre auront 5 jours, c’est mathématique.

 

Partant, le problème vient plutôt de boucler. L’on se gargarise du verbe à cause du budget qu’on n’est jamais fâché de boucler en effet. Or, contrairement à l’expression du jour, « boucler un budget » consiste moins à ne pas l’épuiser trop tôt qu’à y mettre la dernière main. « Avant même que l’exercice ne commence à courir », ajouteraient les pognonneux. Une divagation de plus, heureusement non dénuée de poésie.

Sans compter les interférences avec « se boucler la ceinture », qui joue remplaçant quand « se la serrer » est blessé. Au fait, boucle-t-on sa ceinture ou seulement la fin de sa ceinture ? Ah.

 

Ne nous privons pas des richesses de la langue. Pourquoi ne pas « tirer le diable par la queue » ou « joindre les deux bouts » (que les Zanglais nous envient avec leur « make ends meet ») ?

Merci de votre attention.

 

Comment figurer dans le dictionnaire ?

 

C’est bien beau de prendre de l’âge, de la bouteille, du galon, encore faut-il passer à la postérité. Si possible assez durablement pour ne pas se faire jarreter des dicos du futur. Combien de gonzes jadis illustres ont ainsi disparu des écrans radars, du jour au lendemain, sans que personne ne s’émeuve de leur absence ?

C’est dire si votre renommée est subjective. Après tout, elle ne dépend que du bon vouloir des auteurs du dictionnaire. Ce petit conclave décidera seul de vous admettre aux côtés de Gandhi, George Washington ou votre arrière-grand-tonton – si tant est qu’il ait quelque chose à voir avec le fil à couper le beurre.

A quoi tient-ce.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en ambitieux civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Au même titre que la Légion d’honneur, un fauteuil sous la Coupole ou l’organisation de la prochaine Coupe du monde, il suffit de la demander, votre place dans le saint des saints. Si vous n’avez jamais rien branlé fait de particulier pour la mériter, insistez ; copinage et fayotage sont les deux mamelles de l’ascension.

 

♦  Le meilleur moyen de figurer dans le dictionnaire, c’est encore qu’il porte votre nom. Si Pierre Larousse avait vendu des chèvres au lieu de diriger l’ouvrage qui le consacre ipso facto, l’Histoire n’aurait retenu de ses productions que leur consistance un peu craie.

 

♦  Afin de laisser une empreinte potable, évitez de vous distinguer par des voies de fait qui terniraient votre gloire (Ravachol, Landru, deux ou trois dictateurs un rien susceptibles). Veillez également à ce qu’on ne vous associe pas systématiquement à des catastrophes (Richter, Lagaffe, Nagasaki…).

ben

♦  Un peu d’humilité, quoi ! Fondez-vous dans la masse des noms communs. Vous échapperez aux fréquentations douteuses (v. ci-dessus) tout en goûtant enfin la compagnie d’essoreuse, de vermouth ou d’alfalfa. Ou même, tiens, de dictionnaire, pour peu que vous ne soyez pas trop allergique aux mises en abyme.
Poubelle a ses entrées partout ? Ne l’enviez pas, on gagne rarement sur les deux tableaux.

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.