Se regarder dans la glace

 

Avez-vous déjà calculé le temps perdu à vous regarder dans la glace ? Ne vous donnez pas cette peine : on ne vous voit jamais comme vous vous voyez vous-même.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

A commencer par un truc tout bête : vous ne vous zieutez pas dans le même sens que le monde entier. Mais comment ça ? Un miroir n’est-il pas conçu pour renvoyer fidèlement votre image ? Précisément. En face de votre œil gauche, il y a votre œil gauche. Tandis que quand votre vis-à-vis vous regarde, son œil gauche fait face à votre œil droit. Stupeur ! Vous êtes tout inversé.

Par conséquent, ne présagez pas trop de votre apparence dans les yeux d’autrui : les miroirs sont des faux frères. De longues séances de narcissisme ipso facto économisées.

C’est sur photo que vous commencez à vous ressembler, par contre. En scrutant votre œil gauche, c’est votre œil droit qui est en regard. Bien pour ça que la reine dans Blanche-Neige tanne flatte son beau miroir afin de savoir qui est la plus belle : elle n’est pas sûre.

 

Ah pis hein, avez-vous vraiment besoin de votre reflet pour vous rappeler dans quelle estime vous vous tenez ? Que vous vous aimiez ou non, vous reluquer avec insistance ne fera qu’aggraver votre cas. Vous finirez, selon l’humeur, imbu de vous-même ou pape de l’auto-flagellation. Un bel exemple pour votre entourage.

 

‘Tention, ne négligez pas pour autant le minimum vital : pose de lentilles, rasages divers, pétage de boutons et autres inspections plus ou moins interlopes. Sorti de là, l’intérêt de se mirer reste extrêmement limité.

 

Résumons : personne ne saura jamais comment vous vous voyez. Et vice versa.
Aussi, lâchez les baskets à la glace deux minutes.

Merci de votre attention.

 

Où regarder dans l’ascenseur ?

 

Si vous haussez les épaules à l’évocation du plus grand mal de notre époque troublée, roulement de tambour deux points : l’individualisme, c’est que vous oubliez l’ascenseur.

Protestez pas : aussi extraverti soyez-vous, la simple présence d’autrui dans cet espace confiné vous fait baisser les yeux, fixer vos grolles ou, au contraire, inspecter consciencieusement le plafond. Uniquement pour ne pas croiser le regard de votre compagnon de cabine qui, non moins embarrassé, croira bon pour sa part d’admirer les boutons ou de vérifier la date du dernier entretien.

Sous couvert de no man’s land émotionnel, chacun signifie donc à l’autre qu’il passe en vérité un moment désagréable, qu’il est urgent que la course finisse et que punaise c’est pas possible ce qu’il est lent ce tocard.

Comble de l’absurde, il arrive que les symptômes persistent même si vous êtes seul. Il suffit que la cabine soit pourvue d’un miroir pour qu’une écrasante majorité d’entre vous, au lieu de se faire les points noirs ou de rajuster son col, évite son propre reflet. Si si si si, c’est statistique.

 

Or donc, quelle attitude adopter ?
Réagissez en monteur/descendeur civilisé.
Plusieurs options s’offrent à vous :

 

♦  Faux-jeton pour faux-jeton, sympathisez avec votre vis-à-vis et, droit dans les yeux, ne tarissez pas d’éloges quant à sa mise, son port de tête, son teint hâlé voire ses souliers vernis, histoire de lui montrer avec quelle insistance vous scrutez aussi les siens.

 

♦  Sauf si vous l’êtes déjà, n’hésitez pas à jouer un aveugle. Une canne et des verres fumés feront l’affaire. Triple avantage : vous n’aurez plus à détourner les mirettes, l’autre s’empressera d’appuyer pour votre étage et s’effacera pour vous laisser sortir en premier.

 

groom♦  Suivez une formation de liftier ou de groom. Nourri, logé, toujours tiré à quatre épingles, vous resterez soigneusement en retrait tout en ayant le pouvoir de libérer vos hôtes dès qu’il arriveront à destination. L’occasion rêvée de vérifier l’adage : « servir, c’est régner ».

♦  Déguisez-vous en réparateur : la boîte à outils de rigueur vous confèrera l’autorité naturelle qui aurait pu vous faire défaut. Plus coûteux, ce stratagème vous permettra néanmoins d’avoir tout l’ascenseur pour vous. Et aussi longtemps que vous le souhaitez (que demander de plus ?).

 

Flegme et dignité, montrez de quel bois vous vous chauffez.

 

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De l’impossibilité d’éviter son prochain ;
De la mainmise des ascenseurs sur nos vies : Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois (éd. de l’Olivier).