Les impératifs techniques

 

Sans vouloir vous commander, à quoi bon employer l’impératif avec des verbes sur lesquels on n’a pas prise (mériter, décider, mourir, avoir prise…) ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Pour les verbes d’action, pas de lézard :

Va chercher,

et le clebs s’exécute.

Cette loi d’airain s’applique à tous. A l’exception notable du papy sur la route, sur lequel

aaavaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaance,
mais rrrouuuuuuuuuuuuuuuule !

n’auront hélas aucune portée.

 

Mais c’est avec les verbes d’état que notre libre arbitre montre réellement ses limites.

Soyez pas khôn

n’est qu’un cri d’impuissance. Certainement pas une injonction suivie d’effets.

Dans un tout autre genre, il ne suffit pas de décréter :

bronzons

pour que le miracle ait lieu. En coulisse, c’est la mélanine qui se tape tout le boulot.

De même, ne dites pas :

pullulez

à un groupe d’insectes, notamment à dard.

Dormir ? Si les conditions sont réunies, pas besoin de se faire prier. Mais quand on n’est pas fatigué ? L’hypnotiseur insiste bien :

Dormez, je le veux.

Et n’intimez l’ordre de ronfler ni pendant le sommeil (on ne vous écoutera pas) ni avant ou après (vous n’obtiendrez qu’une pathétique imitation).

Quant à

oublie,

vous pouvez oublier. Même en vidant la mémoire en cache de votre cerveau, un souvenir laisse toujours des traces.

 

Puisqu’elle n’a pas de raison d’être, considérons comme inusitée la conjugaison à l’impératif des verbes d’état. Allez, soyons fous.

Merci de votre attention.

 

Combien

 

C’est bien beau de déclamer

Combien de marins, combien de capitaines…

si c’est pour ne jamais accoucher du chiffre exact.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Car qui dit combien dit quantité, contrairement à son cousin comment, porté, lui, sur la qualité.

Traversons la Manche à la nage ; c’est encore plus perfide subtil de l’autre côté. Ainsi, les autochtones s’enquerront de savoir how much time ça vous a pris et how many brasses vous avez dû déployer, selon que le complément se laisse ou non découper en unités de mesure.

 

Vu par la lorgnette albionnaise, on capte vite que combien n’est que la concaténation de com (« comme ») et de bien.
Bien bien mais encore ?

Bien s’entend justement ici au sens de « beaucoup », comme dans « bien des fois » ou « c’est bien beau de déclamer combien de marins, combien de capitaines ». Du quantifiable qu’on retrouve dans le substantif, notamment pluriel : « les biens ».

Et à quoi bien s’oppose-t-il ? Au mal en tant que valeur morale. Autrement dit, plus t’en as, mieux c’est. Sauf que quand on aime, on ne compte pas, allez comprendre.

Mais scrutez le cheminement depuis le latin bene, version adverbiale de benus, alias bonus (qui se passe de traduction) avant lifting. Benus a-t-il un rapport avec le verbe beare, « rendre heureux » ? Tout porte à le croire, souriez-vous béatement. Les Béa s’en réjouiront au passage.

 

Comme, lui, remonte au cum des Serments de Strasbourg (842), intégralement pompé sur le latin populaire quomo issu de quomodo, « comment » (littéralement « de quelle façon »).

Notons d’ailleurs comment comme et comment s’intervertissent à qui mieux mieux :

Il faut voir comme (= comment) ;
Comment elle pète (= comme).

Quant à modo (qui a donné mode), il remonte à l’indo-européen med-, « mesurer ». La médecine est formelle.

 

En résumé, com-bien = comment beaucoup = how much/many. Sur le même mode, les Teutons feront valoir leur wieviel.

Merci de votre attention.

 

Tendance

 

Dès qu’une vendeuse en n’importe quoi estime devoir conforter le client sur le choix d’une coupe, d’une couleur, d’une merdouille quelconque, elle lâchera tôt ou tard :

Et puis c’est très tendance.

Argument massue après lequel il ne pourra plus reculer. Notez que, bidouillé en adjectif, le mot lui-même est devenu tendance. Somptueuse mise en abyme apte à dérider les plus pincés au passage.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Tendance est parvenu à démoder mode. Et pourquoi ça, puisque plus synonymes, tu meurs ? Parce que Coco (Chanel) eut le tort de populariser la formule de Cocteau (Jeannot) : « la mode, c’est ce qui se démode ». Balle dans le pied des stylistes ? Vite soignée : il suffisait de décréter que les choses pussent « revenir à la mode » pour assurer un avenir toujours radieux au tiroir-caisse.
Alors que « se détendancer », c’est pas demain la veille qu’il arrivera dans les rayons, çiloui-là.

Car les contours d’une tendance sont flous, par définition. C’est là sa grande force : on ne sait trop où ni quand elle apparaît. Surtout, elle ne disparaît jamais puisqu’à l’inverse de la mode qui se démode, son négatif n’existe pas. On chercherait en vain un cimetière des éléphants des tendances : elles se contentent de passer la tête lorsqu’on les invoque. Comme si l’ensemble des gogos s’amourachait et se lassait comme un seul homme. Dans le genre moutons, avouez que ça se pose là hein.

 

D’ailleurs, précisez « la tendance du moment », on vous rira au pif en hurlant au pléonasme. Tel le plat du jour, la tendance est toujours « du moment ».

C’est pourquoi, quand les magazines de filles du sexe féminin mettent à la une des

nouvelles tendances

ou claironnent que

l’été sera tendance,

soyez circonspectes.

Pas d’« ancienne tendance » possible, ni de « future ». Ou alors, on tend légèrement à vous bourrer le mou.

Merci de votre attention.