Page-turner

 

Combien de mauvais livres faut-il s’être enfourné pour en qualifier un bon de « page-turner » ? A mille près ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Un « livre dont on ne peut se retenir de tourner les pages », voilà pour quoi se fait passer le m’as-tu-vu. Incroyable mais vrai : « page-turner » a déjà son napkin ring dans les salons où l’on speak. Il est aux portes des bookshops. Sa prochaine étape : entrer dans les mœurs, où l’attendent de pied ferme ses cousins best-seller et blockbuster.

L’urgence exige l’artillerie lourde.


Primo, « page-turner » ne se peut traduire que par « tourneur de pages ». Ce qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas dans les cordes du livre itself. Il n’y a de « page-turner » que vous, ami lecteur.
Ou celui qui accompagne le pianiste en concert.
Ou à la rigueur la bise du soir, effeuillant par la fenêtre ouverte l’ouvrage resté ouvert voire la partition de l’ouverture en ré majeur.

Traduire best-seller par « meilleure vente » relève tout autant de l’hérésie. D’abord, parce que l’exotisme de l’anglais dispense justement d’évoquer notre tiroir-caisse national. Ensuite, parce que best-seller est plus vendeur que « meilleur vendeur », allez comprendre. Et pourquoi pas « best sale » ? Nul ne le sait.

Quant à blockbuster, on se demande encore comment cet « exploseur de pâtés de maisons » a pu truster le box-office, pour ne pas dire monopoliser le guichet.

 

Malgré tous ses efforts, « page-turner » n’est donc au pied de la lettre qu’un « livre dont on tourne les pages ».
C’est mieux, remarquez.
L’expérience le prouve, tourner les pages d’un livre en améliore considérablement la lecture.

C’est au moment de juger une biographie de Jimmy Page ou de Tina Turner qu’on risque d’être embêté.

Merci de votre attention.

 

« Réduire de moitié »

 

L’époque étête, écorche, équeute, soi-disant pour aller plus vite. Dans ces conditions, comment expliquer qu’aucun verbe du XXIe siècle ne signifie « réduire de moitié » ? Ça réduirait de moitié le temps perdu à le dire.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Réduire à néant : anéantir. Un soupçon : atténuer. Petit à petit : amenuiser.
Et pour les stades intermédiaires, nada ? A moins que le concept de moitié ne gêne aux entournures ?

Qu’« ademier » peine à s’imposer, encore ; accointances avec anémier, confusion possible avec admettre… Admettons.
Mais, sans aller chercher un néologisme à deux ronds, rien n’empêche de « mi-réduire ». Les futures générations se feront même une joie de le réduire en « miréduire », comme midi et minuit.

Et « mi-réduire », ce serait encore « mi-garder », selon qu’on voit le verre à moitié plein ou à moitié vide.

 

Parce qu’à force de ne voir en réduire que du négatif, le problème reste entier. Tricher à moitié, c’est toujours tricher. Mentir à moitié, idem. Enfreindre, n’en parlons pas. Et on ne déconne qu’à moitié.

 

Pourquoi pas « moitier », tout simplement ? Vif, inaltérable (on ne peut lui prêter aucun autre sens) : le compagnon idéal.

Et peinard à conjuguer, avec ça :

Il a réussi à moitier son poids.
Tu me moitieras tout ça pour demain matin.
Qui aime bien moitie bien.

On voit l’écueil : « moitier » deviendrait vite synonyme de « diviser par deux ».
Ou de « multiplier par 0,5 », selon qu’on voit le verre à moitié plein ou à moitié vide. Auquel cas on pourra faire une place à « antidoubler », y’a pas de raison.

 

La semaine prochaine, nous nous attaquerons à « enfourner à mi-hauteur ».

Merci de votre attention.

 

Exit brexit

 

Pas question de tremper ne serait-ce qu’un orteil dans l’actualité, ce bruit aussi insignifiant qu’éphémère. Sauf quand celle-ci nous excite la glande indignale. Ou plutôt nous l’exit.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Quand l’UE se tâtait dernièrement sur l’avenir de la Grèce en son sein, les médias, que ce début de phrase interminable insupportait, sautèrent sur l’occasion pour fabriquer « grexit ». Mot-valise expliqué aux neuneus : Grecs + exit.
Vocable à faire rougir de honte les locuteurs normaux comme vous et moi mais c’est étudié pour, ainsi, pas touche.

En sus d’une crise sans nom, les principaux intéressés durent donc subir ce néologisme à la khôn, impersonnel et exportable dans les mêmes proportions.

Pendant ce temps-là, on faisait le dos rond.

 

Mais à peine le mot chut-il aux oubliettes que surgit la perspective d’un « brexit » de l’autre côté de la Mancha. Pas moyen d’avoir la paix cinq minutes.
Ce coup-ci, comme ce sont les Britanniques qui menacent de filer à l’anglaise, on comprend que ce nouvel avatar est le frangin de l’autre. Il faut déjà tendre les écoutilles pour ne pas les confondre.
Même combine : british fondu dans exit. Mais sentez comme la rime s’appauvrit ?

« Grexit » ne cassait pas des briques, « brexit » perd encore en pertinence. A ce train-là, si les Belges nous lâchent, « bexit ». Le Luxembourg, « luxit ». Lumineux.

 

Au fait, comment prononce-t-on exit seul ? Comme exister. Or, précédé d’un nom de pays, sa sonorité se durcit, on ne saurait expliquer pourquoi. C’est dire l’étendue du ridicule.

 

De même qu’Angolagate ou Monicagate sont de piètres resucées du Watergate (encore un truc dont les journaleux moutons sont fiers comme Artaban), le procédé se saborde lui-même.

 

Pourvu que la patrie tienne le coup, les cocos. Sans ça, c’est un « frexit » qui nous pend au nez. Si vous êtes né sous un autre drapeau, appliquez-le au vôtre, rigolade garantie. Quoique dans le cas de l’Ecosse, l’éventualité de faire pipi dans sa culotte soit assez faible.

Merci de votre attention.

 

« Complémenter »

 

Lennon/McCartney, Laurel & Hardy, Villeroy & Boch : la complémentarité fait des miracles. Tant que la paire s’abstient de se « complémenter » du moins.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

On n’a pas rêvé, cette excroissance verbeuse bourgeonne parfois chez les diététiciennes de tête de gondole ou dans tout autre discours assez creux pour y loger tout le jargon possible.

Et la bougresse figure dans le dictionnaire :

Rendre complet par un complément.

Sans blague ?

Compléter, alors ? Aaattention, pas pareil, compléter :

Rendre complet.

Avec quoi, on se le demande.

On pige le tour de passe-passe : « complémenter » insiste sur le complément, nutritionnel ou autre.

Tout est là ! Tandis que compléter bouche un trou, « complémenter » apporte un plus qui, sans être indispensable, permet de se démarquer.
Un supplément, alors ? Exact, « complémenter » amène un supplément. Mais de là à dire « supplémenter » hein, on a sa dignité.

 

Serpent qui se mord la queue, coucou volant la progéniture des autres, on s’épuise à chercher parmi la faune métaphorique de quoi qualifier ce type de néologismes. Qui n’en sont pas d’ailleurs, puisqu’ils font contre toute attente partie des meubles. Abstentionnisme, bruisser, réceptionner, poivre mouliné, les constatations sont accablantes.

Le spécimen du jour est un cas d’école.
« Complémenter » a fait son trou comme suit : l’action qu’il désigne provient d’un nom (complément), lui-même résultat de cette action (compléter).
Le rejeton ainsi produit non seulement y laisse des plumes mais se couvre de ridicule.

On ne complimentera pas l’auteur du procédé.

Merci de votre attention.

 

« Déroulé »

 

Un nombre croissant de quidams se targue, sans mauvaise intention particulière, de revenir sur le « déroulé » des événements. Et déroule sa phrase sans jamais être inquiété. Inquiétant, non ?

Mais revenons à nos moutons, moutons.

A l’intention des mous du système limbique qui ne verraient pas le blème, appliquons aux cousins de dérouler la même géhenne. Pardon d’avance, les couz, ça risque de piquer un peu.

Ecouler → écoulement, ça coule de source. Un « écoulé » aurait l’air de quoi, je vous le demande ?
Quant à l’articulation de l’acteur, on n’hésitera bientôt plus à articuler qu’on en apprécie le bel « articulé ».

 

Pour leur défense, certains sortiront fièrement de leur chapeau défilé. Pardon, s’agit de savoir sur quoi on insiste. Vue du trottoir, c’est moins la « succession » qui est digne d’intérêt que les « personnes » qui défilent. Le suffixe –é semble donc plus indiqué que pour défilement, qu’on n’ouïra guère qu’au cours d’opérations militaires (« accident de terrain, défense artificielle qui protège de l’ennemi ») ou dans une cabine de montage (la fréquence de défilement des images).

 

La vraie question est : pourquoi déroulement est-il ringard, tout soudain ?
Le brave désigne pourtant, depuis le XVIIIe siècle, une

action de dérouler ou fait de se dérouler ; résultat de cette action.

Avec l’ersatz du jour, pouvez faire ce que vous voulez, toute notion de résultat est définitivement mise au rencart. A « déroulé » la chronologie brute. Vigueur du scénario, enchaînement des faits, déroulement prend tout, c’est sa tournée.

déroulé2

Sous ses airs vifs, « déroulé » est une coquille vide. Un mot de chaîne d’infos en continu, qui n’a pas le temps de s’appesantir sur les causes ; un mot qui n’explique rien.
Même pas un mot, tiens.

Merci de votre attention.