Empirique

 

Avouez que la grandiloquence de cet adjectif vous a toujours chiffonné. Signifier sobrement

qui repose sur l’expérience

et rappeler à ce point empire, c’est un peu se foutre de la gueule du monde. Au moins du saint empire romain germanique.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Empirique ne mérite certes pas tout ce dédain. Au contraire, on devrait vouer une admiration sans bornes aux pionniers de la meringue ou de la mayonnaise, dont les tentatives incalculables ont fini par payer jusqu’à la fin des temps.

 

Au rayon produits dérivés, on dégotera empiriquement, empirisme et même anempirique au sens d’« indépendant de l’expérience » chez ce vieux Jankélévitch :

La conscience de l’intervalle onctueux et de l’épaisse continuation n’a prise à tout moment que sur des motivations et des déterminations, la détermination étant à la fois particularité représentable et relation nécessaire ; une indétermination qui serait neutralité pure ne peut être qu’anempirique.

Comme ça, c’est carré.

 

S’il remonte à 1314 sous nos latitudes, le mot a fait escale en latin classique (empiricus, qualifiant un « médecin empirique »), parti du grec ε ̓μπειρικο ́ς fondé sur l’empeiría : l’« expérience ».

Trouvez pas qu’ils ont comme un air de famille, ces deux-là ? Normal : à un préfixe près, on y retrouve le grec ancien peira (« essai, épreuve »), également au cœur du verbe latin experior.

Et peira peut dire merci à l’indo-européen commun per- (« essayer, oser, risquer, franchir »), dont sont aussi issus notre péril et l’anglais fear.

 

Comme quoi, il n’y a qu’en traversant les épreuves qu’on accumule de l’expérience.
Laquelle, comme on dit chez Nutella, fera toujours la différence.

Merci de votre attention.

 

Régressif revisité

 

Amis cocineros qui dégueulassez votre tablier à longueur de week-end, n’en avez-vous pas ras la toque du régressif à toutes les sauces ? Cet intempestif supplément de « complicité » serait cap’ de gâcher tout un art, convivial par excellence, comme la pire Chantilly.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Deux commentaires au hasard à propos d’une purée maison (ail, crème, ciboulette et huile d’olive, le crime parfait) :

Moi aussi j’adore la purée, tellement régressif !

et

Ce genre de plat pour moi, c’est juste de la bonne vieille régression qui me rappelle le potager de ma marraine…

Si le mot rime à ce point avec sustentation, c’est déjà une histoire de sonorité. Dans régression, je dis graisse, alias transgression au rite quotidien des cinq fruits et légumes… d’autant plus inoffensive que pas assumée : c’est la purée qui est régressive !
Ou comment l’objet dédouane le sujet.
Dans la même veine, vers quelle époque a-t-on commencé à qualifier un yaourt de gourmand ?
Quand les jéroboams auront une bonne descente, oubliez pas de prévenir bibi.

Je digresse.

Régressif jette donc essentiellement son dévolu sur la patate. Aux gniards seuls, les frites et le rudimentaire jambon-purée ? Négatif, puisque toute la Terre en raffole à tout âge, non par plaisir coupable ou régressif mais parce qu’à l’évidence c’est bon, ces merdes. Seriez pas en train de confondre régression et simplicité, des fois ? Vous faites pas avoir, hein ! Et tiens, en quoi la Nutella ferait-elle davantage retomber en enfance que la confiture, tout aussi transgénérationnelle ?

Chers contemporains, va falloir cracher le morceau. Où placez-vous exactement le curseur de la régression ? Parce que le jour où des toqués se mettront à revisiter (autre tarte à la crème de la littérature culinaire) la barbe à papa et les Blédina, ça va se tarir sévère question vocabulaire.

 

Entendons-nous, point de tout-régressif au menu du jour. Laissons les soirées Chantal Goya, à quelque degré qu’il faille les prendre, aux sociologues et « experts en expertise » comme dit Alévêque. Qu’un cafardeux croie retrouver le paradis perdu à coups de caramels allongés ou de pâte à tartiner, là encore, libre à lui.

Ma caramba ! le vengeur masqué se doit d’intervenir quand la langue, de bouche en palais régressif, régresse.

Merci de votre attention.