Désarroi

 

Même au trente-sixième dessous, personne ne se trouve jamais dans le désarroi. Seuls les journaleux semblent priser ce mot tout fripé dont on se demande en quel honneur il survit encore à son antonyme arroi.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Le désarroi moderne ? Admettons qu’on ne s’esclaffe pas trop grassement : il correspond (en plus grandiloquent) à l’abattement, l’impuissance, la déconfiture avec métastases.

N’en zappons pas pour autant le sens propre en vigueur jusqu’au XIXe siècle :

arrimage, chargement mal fait, objets placés en désordre

dans la langue des marins et, plus globalement,

dérangement, désordre

en parlant d’une situation.

Bref, c’est le Bronx.

Est-ce à dire qu’arroi = « ordre » ? Remettons tout ça dans l’ordre, voulez-vous.

 

Dans les premiers dicos, on trouve encore la bête écrite desarroy. A cause du verbe desarroyer ou desarreier, « mettre en désordre ». Aujourd’hui encore, schisme des popotins oblige, les uns s’assoient, les autres s’asseyent.

Il faut dire que désarroi était moins âpre en bouche que desrei ou desroi (XIIe siècle), déverbal de desreer, sorti du même moule que son compère conreer, plus connu lui aussi sous le nom de corroyer, « assouplir le cuir ».
Conreer, on ne vous la fait pas, est une copie grossière du latin populaire conredare, « préparer », lui-même adapté du gothique garedan, « pourvoir à ».

 

Vient s’ajouter à la confusion le décalque grand-breton de désarroi, disarray. To array, « mettre en ordre, parer », ne pouvait que fricoter avec son cousin ready, « prêt », descendant direct de l’indo-européen red-, « racler, ronger ».

Lequel préparait le terrain à éroder, chez nous. Sans oublier roder, en parlant d’une voiture, étape indispensable avant que la corrosion ne plonge son proprio dans le désarroi.

Merci de votre attention.

 

Coordonner/coordination

 

Selon l’humeur, celui qui coordonne est coordinateur ou coordonnateur. Dans ce cas, pourquoi est-il chargé de la coordination, jamais de la « coordonnation » et, pire encore, ne « coordine »-t-il que pouic ?

Mais revenons à nos moutons, moutins.

Faut s’y faire, avec son o embrassant la situation, il n’y a que le verbe coordonner qui vaille,

de co- et ordonner, d’après coordination,

d’après le dico.

A-hâ, coordination était là dès le début. Ses coordonnées ?

(latin) de cum et ordinatio, de ordinare → ordonner.

On utilise donc de l’« ordre » latin ordo, ordinis tantôt le o, tantôt le i pour pas faire de jaloux. Meuh c’eust extraordinaire !

Notez qu’en version originale, le mot est déjà schizophrène selon qu’il est sapé au nominatif (ordo) ou au génitif (ordinis). Cas qui, au passage, ne changent jamais la face de nos mots à nous, contrairement à ceux de nos voisins teutons. Partant, que ceux qui viennent se répandre en pleurs sur la difficulté de la langue française s’en retournent humblement chier dans leur caisse. En faisant kaï, kaï si ça leur chante.

 

Pour en revenir aux substantifs, il ne peut être question que de coordination, ainsi que le rappellent les conjonctions apprises de longue date.
Ou d’ordinateur, que contrairement à l’ordonnateur on a tout à fait le droit de jeter par la fenêtre.
Ou d’ordonnance pour le défenestré.

Quant à ordonnancement, retrouvons un peu d’ordre, voulez-vous ? Et opposons au vilain la même fin de non-recevoir qu’à réceptionner.

 

Les étymologues le gardent pour eux mais en vieux françois, ordiner a bel et bien circulé (vers 1200). Et c’est pas tout : sa variante ordener est devenue ordonner à la même époque,

sans doute sous l’influence de donner.

Mais la voilà l’explication, suffisait de la donner.

Merci de votre attention.

 

Cosmos

 

Face à l’immensité du cosmos, le prononcer au choix « caussemausse » (en signe de déférence), « cossemosse » (à la Hubert Reeves), « cossemausse » ou « caussemosse » (si l’on n’est pas sûr). Ou encore « Cosmo’s factory » si l’on suit la palpitante enquête de notre ami Bob.

Mais revenons à nos moutons, moutons.

Pas plus vieux que le cosmos. Et pour cause ! Il est donc assez fendard de constater qu’il n’acquiert ses lettres de noblesse qu’en 1847. Désignant alors l’« univers », le cosmos devient l’« espace intersidéral » juste avant la conquête de la Lune.
Chipotage quand tu nous tiens : quelle différence entre l’univers et l’espace, je vous le demande.
Pire encore, entre espace et espace intersidéral qui ne signifie rien d’autre qu’« entre les astres » hein grmbll.

 

Le grec – car c’était lui – a mis au point non seulement kosmos pour dire « bon ordre, arrangement ordonné, monde, univers » mais aussi le verbe kosmein (« ordonner » [une armée]).

Cette idée d’« ordre » a prévalu jusqu’à parer kosmos du sens de « parure, ornement ».

Mais alors, y a-t-il un rapport, comme vous n’osez le croire depuis le début, avec cosmétique ? Aaabsolument. Le fait que kosmêtês (« ordonnateur, arrangeur ») devienne à Rome l’« esclave chargé de la parure, du maquillage » n’est pas le moins du monde tiré par les cheveux, mes neveux.

 

A propos, citons les cousins de cosmos : Microcosmos version bousier, Mikrokosmos version Bartók, microcosme version francisée, macrocosme version snob.

Sans oublier le cosmopolite « citoyen du monde ».

 

Quant aux conseils beauté du dernier Cosmo, filles du sexe féminin, permettez-nous de lever les yeux au ciel.

Merci de votre attention.